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L’interprète : la voix qui transforme le silence médical en espoir maternel
Tanzanie 8 min
Au cœur de Liwale, où la poussière rouge de la région de Lindi recouvre chaque surface, le silence peut devenir un symptôme dangereux. Ici, à l’hôpital de district, la vie d’une femme tient souvent à un paradoxe terrifiant : elle est entourée d’une expertise médicale, sans pouvoir comprendre les soins qui lui sont prodigués, incapable de saisir la langue de celles et ceux qui tentent de la soigner.
Je m’appelle Jackline John et je suis interprète médicale pour Médecins Sans Frontières (MSF). Mon rôle est de traduire les paroles des patientes à destination de l’équipe médicale anglophone, et inversement. Bien que formée comme technicienne en eau, hygiène et assainissement (WASH), j’ai appris que la médecine, aussi avancée soit-elle, ne peut pas soigner ce qu’elle ne parvient pas à atteindre.
Portrait de Jackline John, interprète médicale pour Médecins Sans Frontières à Liwale
En faisant le lien entre des médecins anglophones et des mères swahiliphones, je veille à ce qu’aucune femme n’affronte le seuil entre la vie et la mort en se sentant étrangère dans sa propre salle d’accouchement. En tant qu’interprète MSF, j’ai compris que les compétences d’un·e médecin et la technologie d’un hôpital ne sont efficaces que si la patiente peut les comprendre. Je suis le pont entre deux mondes : l’anglais complexe de la médecine internationale et le swahili doux d’une mère en plein travail, terrorisée parce qu’elle ne comprend pas les personnes qui essaient de lui sauver la vie.
Dans cette région rurale de Tanzanie, où l’accès aux soins se mesure en kilomètres de routes poussiéreuses et en barrières culturelles, ma voix est bien plus qu’une traduction : c’est une ligne de vie, une garantie de dignité, pour que chaque femme puisse rester pleinement impliquée dans son parcours de soins.
Mon passage de technicienne à la ligne de front de l’action humanitaire repose sur une conviction profonde : la santé n’est pas seulement un acte clinique, c’est avant tout une relation humaine. Après avoir obtenu une certification d’interprète swahilie auprès du Conseil national du kiswahili de Tanzanie, j’ai rejoint MSF en février 2025. Mon travail consiste à harmoniser la communication entre les patientes et l’équipe médicale.
Mes journées commencent généralement dans l’agitation des visites médicales matinales. Je me déplace aux côtés d’une équipe MSF composée de gynécologues, pédiatres et sages-femmes, travaillant en étroite collaboration avec le personnel médical tanzanien. Alors que les équipes nationales sont souvent surchargées, gérant un grand nombre de patient·e·s et une lourde charge administrative, ma présence permet aux médecins MSF de communiquer directement et en détails avec les patientes.
Cette communication directe est cruciale : elle garantit une collecte d’informations complète et précise, tout en faisant gagner un temps précieux au personnel national, et en permettant des consultations plus humaines.
En apparence, mon travail consiste à traduire des mots. En réalité, je traduis la confiance. Les patientes que j’accompagne viennent souvent de villages reculés ; beaucoup n’ont jamais rencontré de médecin étranger·e. Voir un·e « Mzungu » (personne blanche) en blouse médicale peut être intimidant.
Avant même que la consultation ne commence, j’interviens pour établir le pont culturel le plus important : le salut. Dans notre culture, saluer est un signe de respect et d’humanité. J’explique à l’équipe médicale comment s’adresser à une personne âgée ou à une jeune mère. Ces gestes simples brisent la glace et permettent au travail médical de se dérouler dans un climat de sécurité.
En salle d’accouchement, la tension est souvent palpable. Je me souviens d’un jour où une femme nous a été référée dans un état critique. La pièce était en effervescence : le gynécologue et les infirmier·ère·s s’activaient avec une précision urgente pour lui sauver la vie. La patiente paniquait, criait, se débattait sous l’effet de la douleur. Elle ne comprenait pas les instructions rapides échangées en anglais autour d’elle.
Parce que je n’étais pas engagée dans un geste clinique, j’ai pu devenir son point d’ancrage. Je me suis penchée vers elle et lui ai parlé lentement en swahili, apaisant son esprit tout en traduisant les instructions vitales du médecin.
« Respire avec moi », lui ai-je dit. « Le médecin a besoin que tu restes immobile pour pouvoir t’aider. »
À ce moment-là, la panique est retombée. Elle s’est détendue, la procédure a pu être menée à bien, et une vie a été sauvée. C’est là l’essence de mon travail. Sans interprète, les médecins doivent souvent s’appuyer sur du personnel national déjà très sollicité par ses propres tâches cliniques, ce qui entraîne des retards et des pertes d’information. Ma présence garantit que le·la médecin dispose de toutes les informations.
Liwale est une région vaste, et les défis sont étroitement liés au territoire. De nombreuses femmes travaillent dans des fermes éloignées et doivent parcourir de longues distances, souvent sur des routes impraticables pendant la saison des pluies. Lorsque MSF est arrivée, il a fallu gagner la confiance de la communauté. Être une interprète locale permet de construire ce lien. Lorsqu’une mère me voit, quelqu’un qui parle sa langue et comprend ses coutumes, elle se sent libre de poser des questions qu’elle n’oserait peut‑être pas formuler autrement.
J’ai observé une évolution : les femmes consultent plus tôt lorsqu’elles sentent que quelque chose ne va pas, et respectent davantage les rendez‑vous de suivi. L’un des aspects les plus gratifiants de mon rôle est d’expliquer des procédures comme l’échographie au point de service (POC). Pour une femme qui n’a jamais vu l’intérieur de son corps sur un écran, l’expérience peut sembler irréelle. J’explique l’utilité du gel, pourquoi elle doit s’allonger sur le dos, et ce que signifie l’image clignotante du cœur de son bébé. Voir le soulagement sur son visage lorsqu’elle comprend enfin que son enfant va bien est une émotion indescriptible.
Ce travail comporte aussi des défis émotionnels et techniques. Il arrive que certaines patientes viennent de zones si reculées que leur maîtrise du swahili est limitée, et qu’elles s’expriment surtout dans des dialectes locaux. Nous devons alors recourir aux gestes, montrer les zones douloureuses, pour ne perdre aucune information. Par ailleurs, lorsque les médecins échangent rapidement entre eux sur des plans médicaux complexes, je dois parfois être assertive et leur demander de ralentir afin de pouvoir transmettre l’information correctement à la patiente.
Sur le plan émotionnel, les urgences et les « alertes rouges » peuvent être éprouvantes. MSF met à disposition une ligne de soutien psychologique, essentielle, mais je pense souvent à ce que pourrait apporter un soutien entre pairs. Les interprètes portent une charge particulière : nous absorbons le traumatisme des patientes pour le traduire, et le stress des médecins pour le transmettre. Partager ces expériences avec des collègues qui vivent la même réalité serait un puissant levier de résilience.
Je suis fière de ce que nous avons accompli à l’hôpital de district de Liwale, mais je pense aussi à ce qui manque encore. Les patientes parcourent souvent de très longues distances, et leurs proches n’ont parfois nulle part où dormir ou cuisiner. J’ai vu des familles demander une sortie anticipée de l’hôpital simplement parce qu’elles n’avaient aucun endroit où rester. Je rêve de maisons d’attente pour les mères et d’espaces dédiés aux proches. La santé est un parcours global : elle concerne la famille autant que la patiente.
Personnellement, ce rôle a transformé ma vision de la médecine. Je sais désormais qu’un stéthoscope n’est efficace que si la conversation qui le précède l’est aussi. Le langage est un outil clinique, aussi indispensable qu’un scalpel. Lorsque je vois une mère franchir les portes de l’hôpital avec son bébé en bonne santé, emmailloté dans un kanga coloré, je ressens une immense fierté. Je ne suis pas médecin, mais j’ai été le pont qui lui a permis d’accéder aux soins dont elle avait besoin.
Travailler avec MSF m’a appris que même le meilleur équipement médical est inutile si la patiente reste dans l’ignorance. Je me tiens dans cet espace pour transformer la peur en compréhension et le silence en espoir. Au cœur de la Tanzanie rurale, chaque mère mérite d’être l’actrice principale de sa propre histoire. Mon rôle est de veiller à ce qu’elle soit entendue, respectée et soignée dans la dignité.
Je ne suis pas médecin, mais je suis la gardienne de la voix des mères et l’interprète de leur survie.