L'ampleur alarmante des violences sexuelles en Eswatini
i
L'ampleur alarmante des violences sexuelles en Eswatini
© Nelson Dube/MSF

Eswatini : l’accès aux soins reste limité pour les survivant·es de violences sexuelles

Depuis de nombreuses années, les violences sexuelles et fondées sur le genre constituent une réalité profondément alarmante en Eswatini. Elles touchent des personnes de tous genres, mais affectent principalement les femmes et les mineur·es.

Selon le Fonds des Nations unies pour la population, la proportion de filles âgées de 13 à 24 ans ayant subi des violences sexuelles au cours de leur vie a diminué entre 2007 et 2022, pour atteindre environ 8 % en 2022.

Pourtant, l’ampleur du phénomène reste considérable. La police royale d’Eswatini a enregistré 4 700 cas de violences fondées sur le genre entre avril 2024 et janvier 2025, soit une hausse de 8 % par rapport à 2023.

Plus grave encore, les survivant·es sont souvent agressé·es par des personnes de leur entourage immédiat. Les violences domestiques et les abus commis par un·e partenaire intime ou un membre de la famille figurent parmi les formes de violence les plus fréquemment signalées.

De nombreuses femmes estiment que, lorsque l’agresseur est leur partenaire ou un proche disposant d’un pouvoir financier, elles ne peuvent ni refuser des rapports sexuels ni dénoncer les abus.

Les femmes traversent énormément d’épreuves. Elles souffrent souvent de la part des personnes qu’elles aiment. La plupart des survivantes ne peuvent pas se défendre seules ; beaucoup dépendent précisément des personnes qui les violentent, ce qui rend le signalement extrêmement difficile. Je sais que les femmes en Eswatini font preuve d’une grande résilience, de l’enfance à l’âge adulte, mais elles ont besoin de soutien pour gagner en autonomie et en pouvoir d’agir.

Nomsa Mbuli, militante pour les droits des femmes.

Mbuli travaille étroitement avec des femmes survivantes et en oriente beaucoup vers la clinique de Médecins Sans Frontières (MSF) à Matsapha.

L’une des cliniques avec lesquelles nous collaborons étroitement est celle de MSF. J’aime y orienter les femmes parce que les services sont inclusifs, non discriminatoires et accessibles à toutes et tous. La confidentialité y est très forte, et les personnes s’y sentent en sécurité.

Nomsa Mbuli, militante pour les droits des femmes.

 Des services existent, mais l’accès reste un obstacle majeur

À la clinique Sitsandziwe, nos équipes associent, dans un même lieu, des soins de santé sexuelle et des services de santé mentale, afin d’atteindre des personnes souvent exclues des systèmes de soins traditionnels.

La plupart des survivant·es qui se présentent à la clinique souhaitent être reçu·es par des soignant·es femmes. La présence de femmes à différents postes contribue à instaurer la confiance et encourage davantage de survivant·es à demander de l’aide.

Malgré l’existence de services et l’ampleur des besoins, de nombreuses personnes survivantes ne consultent jamais.

Les violences sexuelles constituent l’une des principales crises de santé publique en Eswatini. Les obstacles à la recherche de soins ne sont pas seulement culturels : les survivant·es font aussi face à la stigmatisation, à la culpabilisation et à la peur de signaler les faits.

Dre Tandzile Nhlengetfwa, médecin généraliste.

En 2023, l’année d’ouverture de la clinique, seules cinq personnes survivantes ont cherché du soutien. Le nombre est passé à dix en 2024, puis à seize à la fin de l’année dernière. Un chiffre extrêmement faible au regard des besoins, qui a conduit nos équipes à faire de la sensibilisation et de l’amélioration de l’accès aux services une priorité.

En réponse, MSF a lancé au début de cette année une campagne ciblée de sensibilisation et d’activités communautaires. Nous avons également renforcé notre dispositif en améliorant les parcours d’orientation des survivant·es, en développant les compétences des équipes grâce à des formations et à des points focaux, en mettant en place une ligne d’assistance téléphonique dédiée et en élargissant les réseaux de référencement avec des partenaires clés en matière de protection et d’assistance juridique.

Depuis, la clinique a enregistré une hausse notable du nombre de survivant·es demandant un soutien : 29 personnes au cours des six premiers mois de 2026. Toutes celles qui se sont présentées durant cette période étaient des femmes, et 24 % étaient des mineur·es.

Cette augmentation est encourageante et indique que davantage de personnes prennent connaissance des services disponibles. Mais les besoins restent très supérieurs au nombre de personnes qui accèdent actuellement aux soins.

 L'ampleur alarmante des violences sexuelles en Eswatini.

L'ampleur alarmante des violences sexuelles en Eswatini.

© Nelson Dube/MSF

Des obstacles multiples, à plusieurs niveaux

Les survivant·es font face à de nombreux obstacles lorsqu’elles et ils cherchent du soutien. La stigmatisation sociale, la peur d’être jugé·e, les inquiétudes pour leur sécurité et certaines normes culturelles découragent souvent le signalement des abus et l’accès aux soins.

Pour les hommes et les garçons, des normes de genre nocives et des attentes liées à la « masculinité » créent des obstacles supplémentaires à la révélation des violences subies.

Malheureusement, nous n’avons vu aucun survivant masculin. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de cas, mais parce que beaucoup d’hommes ne signalent pas les abus. En Eswatini, des normes culturelles et traditionnelles profondément enracinées créent des barrières. À cause de conceptions nocives de la masculinité, beaucoup craignent d’être perçus comme faibles s’ils dénoncent des violences sexuelles.

Dre Tandzile Nhlengetfwa, médecin généraliste et point focal pour les services dédiés aux violences sexuelles à la clinique.

L’obligation de signalement à la police lorsqu’un·e mineur·e est concerné·e peut aussi dissuader certaines familles de rechercher une aide médicale, par crainte de conséquences juridiques ou de répercussions sociales. En conséquence, de nombreuses personnes survivantes arrivent pour des soins bien après la période critique suivant une agression.

Un soutien qui va au-delà du médical

MSF encourage les personnes survivantes de violences sexuelles à consulter dans les 72 heures, période durant laquelle certaines interventions sont les plus efficaces. Toutefois, nos équipes assurent aussi une prise en charge au-delà de ce délai, car d’autres soins restent essentiels, comme le traitement des infections sexuellement transmissibles, le suivi en cas de grossesse et le dépistage du virus de l’immunodéficience humaine (VIH).

Notre clinique propose notamment : contraception d’urgence, traitement prophylactique post-exposition contre le VIH, vaccination contre l’hépatite B, prévention et traitement des infections sexuellement transmissibles, dépistage du VIH et tests de grossesse, soutien psychologique, soutien social, orientation vers des services de protection et d’assistance juridique, ainsi que documentation médicale lorsque nécessaire.

Quand des survivant·es arrivent à la clinique, elles et ils sont pris·es en charge en priorité et reçu·es dans un espace privé.

Dre Tandzile Nhlengetfwa, médecin généraliste.

Les soins médicaux ne constituent qu’une partie du soutien. Même lorsque des survivant·es parviennent à accéder aux services de santé, beaucoup rencontrent encore des obstacles majeurs pour obtenir une protection, une assistance juridique, un accès à la justice et un accompagnement psychosocial à plus long terme. Pour les équipes de MSF, cela demeure l’une des lacunes les plus critiques de la réponse aux violences sexuelles et fondées sur le genre en Eswatini.

Pour de nombreuses personnes survivantes, le défi n’est pas seulement de survivre aux violences : c’est de trouver ensuite un chemin vers les soins, la protection et la reconstruction.