04.02.2011 - Niger

Le Niger entre deux saisons de la faim

Malgré la réponse importante de MSF et de nombreuses autres organisations à la crise nutritionnelle, des dizaines de milliers d’enfants ont souffert de malnutrition au Niger en 2010. Même si les récoltes ont été meilleures, l’année 2011 s’annonce critique. Voyage dans la région de Zinder, dans l’est du pays.
Niger, Zinder, 2010
Le petit-fils de Salouf Kina et fils d’Aboukar vient d’avoir 20 ans et a déjà le visage sérieux d’un ancien. Niger, 2010
© Philippe Latour
Niger, Zinder, 2010
Salouf Kina et Aboukar son fils, deux notables du village discutant de la situation de leur village. Niger, 2010
© Philippe Latour
Niger, Zinder, 2010
Soins prodigués à un enfant dans le Centre de Réhabilitation et Education Nutritionnelle Intensif (CRENI) de Zinder. Niger, 2010
© Philippe Latour
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Le Niger entre deux saisons de la faim
04.02.2011
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Il y a une centaine d’années, le père de Salouf Kina, aujourd’hui 80 ans, a fondé le petit village de Guéza, à trois heures de piste à l’Est de Zinder, l’ancienne capitale du Niger. « Il était en transhumance avec ses vaches et a décidé de s’installer ici avec sa famille. Il y avait de la verdure et de l’eau partout à l’époque. J’ai toujours vécu ici et cette année [2010] est la pire que j’ai vue », raconte-t-il d’une voix chevrotante. Aujourd’hui, Guéza, 2000 habitants, est un patchwork de cases de terre brune aux rues ensablées, où quelques arbres fournissent une ombre rare. Alentour, quelques plans de mil mal arrachés lors de la récente récolte donnent aux collines un air d’abandon.

Le fils de Salouf Kina, Aboukar, est à plus de cinquante ans l’un des sages du village. Chef de quartier, il raconte la terrible période de soudure que les habitants de Guéza ont vécu en 2010 : « Fin 2009, les récoltes ont été très mauvaises et certaines familles n’ont même rien récolté du tout à cause de la sécheresse. Quand les gens ont eu fini de consommer leurs réserves et qu’ils ne pouvaient plus emprunter, ils ont dû quitter le village, les jeunes hommes d’abord pour aller travailler au Nigéria, puis des familles entières. Entre mai et septembre, plus de la moitié du village avait fui et seuls restaient des femmes, des enfants en bas âge et des vieillards », explique-t-il. « Nous sommes loin de tout et peu de gens s’intéressent à nous.  Si MSF n’avait pas monté un centre de nutrition au centre de santé, nous serions tous partis et peut-être le village serait-il mort… »

Le Centre de santé intégré (CSI) de Guéza est une des seules maisons en ciment du village. C’est le jeune Mamane Bashir, son responsable, qui nous accueille. En cette période, fin décembre, il y a peu de consultations et MSF a démonté son centre de récupération et de nutrition ambulatoire pour les cas de malnutrition sévère (CRENAS). Difficile d’imaginer qu’il y a trois mois près de 300 enfants en même temps y recevaient des soins de l’équipe MSF. « Les pluies sont venues très tôt cette année et le paludisme s’est ajouté à la malnutrition pour s’attaquer aux enfants les plus faibles. Au mois d’août, nous avons traité près de 600 enfants, contre une centaine seulement en août 2009. C’est aussi lié à la présence de MSF, qui s’est assurée qu’il n’y ait pas de rupture de médicaments et d’aliments thérapeutiques », explique Mamane Bashir.

A Zinder et à Magaria, principales villes de cette région du Niger, près de 200 enfants au total occupent encore fin décembre les lits des CRENI, centres d’hospitalisation mis en place par MSF pour les cas les plus graves de malnutrition. Pourtant, les locaux de ces structures, grandes tentes sous lesquelles sont alignés des dizaines de lits, semblent vides. Et pour cause : au cœur de la crise nutritionnelle, en août et septembre, c’est plus de 800 enfants qui y étaient soignés, la plupart arrivés à l’article de la mort.

Kelima, 32 ans et mère de quatre enfants, a amené au CRENI de Zinder son petit dernier, Djamilou, 15 mois, début décembre. Il avait beaucoup maigri. Le médecin MSF a diagnostiqué une anémie sévère doublée d’un paludisme. Mis immédiatement sous perfusion, puis nourri à l’aide d’aliments thérapeutique, il a petit à petit repris du poids. Deux semaines plus tard, il sourit et agite les mains quand on lui parle. « Nous allons bientôt pouvoir rentrer au village », explique, soulagée, Kelima. « Mais cette année, il était vraiment trop difficile de nourrir les enfants, il n’y avait plus que quelques poignées de mil pour toute la famille… »

« 2010 fut l’année de tous les records, malheureusement », souligne le Dr Moïse Moussa Gabrial, responsable du CRENI de Magaria. « Depuis janvier 2010, nous avons accueilli plus de 6200 enfants. Fin août, près de 500 enfants étaient hospitalisés en même temps. Nous avions anticipé en recrutant et en formant du personnel médical, mais la situation était telle que nous avons dû embaucher du monde sur place et les former sur le tas. Pendant le pic de malnutrition, 280 personnes travaillaient pour MSF au CRENI. Et tragiquement nous avons dû constater le décès de nombreux enfants – 133 en septembre – arrivés dans un état nutritionnel désespéré et souvent atteints de paludisme.»  

Pourtant, 2010 fut aussi l’année d’une mobilisation sans précédent pour prévenir la famine au Niger. Le gouvernement, né d’un coup d’Etat en début d’année, avait fait de la sécurité alimentaire un de ses chevaux de bataille et appelé les organisations internationales à intervenir. Ces dernières, dont MSF, ont pu massivement appuyer les structures de prise en charge et engager des stratégies de prévention à grande échelle, notamment à base de compléments alimentaires appropriés, qui ont sans doute permis de limiter les dégâts.

« On n’ose pas imaginer ce qui se serait passé si personne ne s’était mobilisé », explique Patrick Barbier, chef de mission MSF au Niger. « Mais ce qui nous inquiète aujourd’hui, c’est que malgré de bonnes récoltes fin 2010, 2011 risque encore d’être une année très difficile, dans un contexte qui reste celui d’une extrême pauvreté souvent doublée d’un manque d’accès aux soins. Dans presque toutes les zones, les familles se sont fortement endettées et doivent aujourd’hui, après la récolte, rembourser 3 ou 4 mesures de mil pour 2 empruntées. Et pour beaucoup, le capital bétail en est réduit à quelques chèvres et moutons, contre un troupeau en début d’année. Les organisations internationales, tout comme les humanitaires, doivent rester extrêmement vigilantes et se préparer à intervenir massivement à nouveau en 2011. »

A Guéza, le petit-fils de Salouf Kina et fils d’Aboukar vient d’avoir 20 ans et a déjà le visage sérieux d’un ancien. Dans quelques jours, il partira au Nigéria, vendre du thé dans la rue pour permettre à sa famille de survivre au village – pour maintenir l’espoir qu’une vie y est possible.

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