17.02.2014 - République centrafricaine

"A Bangui, nous voyons les horribles conséquences des combats quotidiens"

Lindis Hurum, coordinatrice du projet MSF nous parle de son expérience dans les camps de personnes déplacées à Bangui.
République centrafricaine, 07.02.2014
Lindis Hurum, coordinatrice d'urgence, dans le camp de Mpoko à l'aéroport de Bangui.
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Depuis début décembre, Médecins Sans Frontières (MSF) a fourni des soins médicaux à plus de 1 000 patients blessés au cours des violences qui ont éclaté aux alentours et dans l'enceinte même de l'aéroport de Bangui, capitale de la République centrafricaine (RCA), où environ 100 000 personnes déplacées ont trouvé refuge après une vague d'affrontements qui s'est depuis propagée à tout le pays. Au cours de la seule semaine dernière, 100 patients ont été pris en charge pour des blessures par balle et coups de machette.

MSF effectue plus de 1 000 consultations médicales hebdomadaires dans le camp et fournit également des soins dans d'autres sites de déplacés, ainsi que dans les établissements de santé de la ville. Lindis Hurum a coordonné les activités de MSF dans le camp. Elle revient sur cette expérience.

Quelle est la situation générale à Bangui ?

Je ne pense pas qu'il se soit écoulé un seul jour durant ma mission sans que nous recevions des blessés au dispensaire où je travaillais. En décembre, les affrontements et échanges de tirs faisaient rage entre les deux groupes armés principaux : les anti-Balakas et les ex-Sélékas. Mais, au cours des dernières semaines, l'intensité des combats s'est atténuée de jour en jour, et seuls de plus petits groupes continuaient de s'entretuer dans la rue en plein jour. Nous avons vu les horribles conséquences de ces combats quotidiens : des blessés arrivant sans nez, sans oreilles, sans mamelons… N'importe quelle partie du corps. Un homme est arrivé en tenant sa tête pour l'empêcher de tomber car elle avait été coupé par une hache de part et d'autre du cou. C'était terrible. C'était comme si s'entretuer entre combattants ne suffisait pas, encore fallait-il qu'ils le fassent de la manière la plus cruelle qui soit. Ils utilisaient des armes artisanales comme des gourdins munis de pointes, des haches et toutes sortes de couteaux. Une fois, j'ai même vu un groupe de personnes défiler dans le camp avec une main coupée brandie comme un trophée...

Quelle est la situation des déplacés à l'intérieur du camp?

La situation était terrible lorsqu'ils sont arrivés à l'aéroport et elle l'est restée. Ces gens sont arrivés sans rien et n'ont toujours presque rien. De plus, l'emplacement de l'aéroport n'est pas adapté à un camp comme celui-ci. 100 000 personnes vivent à 100 mètres de la piste, s'abritent où elles le peuvent, comme sous les ailes des avions abandonnés. Les premières semaines, j'avais l'impression que nous courions derrière un train qui roulait de plus en plus vite ; chaque jour la situation semblait empirer. Il n'y avait pas de latrines, pas assez d'eau, aucune organisation dans le camp, absolument rien. Les problèmes de sécurité, l'expansion extrêmement rapide du camp et la seule présence de MSF comme acteur humanitaire et médical ont terriblement compliqué la réponse aux besoins.

En quoi consiste l'aide de MSF ?

Dans le camp, nous avons mis en place trois postes de santé et un hôpital de 60 lits. Nous y effectuons, en moyenne, 1 000 consultations et 10 accouchements par jour. Un système de référence vers d'autres hôpitaux pour les soins chirurgicaux a également été instauré. Depuis le début du mois de décembre, nous avons pris en charge plus de 1 000 personnes blessées lors des violences, la plupart du temps à coups de machette et par balle. D'autres équipes MSF travaillent dans d'autres camps de déplacés et plusieurs centres de santé de Bangui. Nous devons améliorer l'offre et la qualité des soins dans le pays, mais il est très difficile de travailler dans un contexte aussi instable. Je crois également que nous devons concentrer nos efforts sur les soins psychologiques. Toute la population a été témoin de violences extrêmes, a perdu de la famille et des amis, est en fuite. Elle est traumatisée, aveuglée par la haine et le ressentiment.

Quelle a été la réponse d'autres acteurs ?

Dans les premières semaines de la crise, la réponse de l'ONU a été extrêmement lente, trop peu, trop tard. Le camp de l'aéroport est situé dans la capitale du pays, c'est donc le camp le plus facilement accessible. Depuis début janvier, des matériels non alimentaires et de la nourriture ont été distribués, mais les besoins restent énormes et l'aide devrait être plus importante et plus rapide.

Quelles étaient les conditions de sécurité pour l'équipe de MSF ?

Dans le camps, nous avons reçu des balles perdues et même essuyé des tirs directs qui ont fait des victimes, y compris des enfants. Nous avons dû à plusieurs reprises nous jeter à terre pour éviter les balles. Un jour, des hommes armés ont pénétré de force dans le dispensaire à la recherche d'un homme qui s'y était caché. A plusieurs reprises, nous avons dû réduire les effectifs et nous concentrer uniquement sur les prises en charge vitales. C'était une décision très difficile, car de nombreuses personnes dépendent de notre aide, mais j'ai dû la prendre, car la situation était devenue trop dangereuse. C'était comme ça tout le temps, avec plus ou moins de tension. Tous les matins, nous devions réévaluer la situation. Mais lorsque les différentes parties prenantes ont compris quel était notre mandat, la situation s'est améliorée et MSF n'a jamais été directement visée.

Quels sont les besoins des personnes déplacées ?

Les populations ont peur et sont traumatisées. Certains pouvaient voir leur maison de l'aéroport, sans oser y retourner. Ils avaient bien compris que leur choix se limitait à vivre dans cette horrible situation ou à être tué. Mais ce sont des gens incroyables, qui, alors qu'ils sont dans une situation désepérée, font le maximum pour maintenir une certaine intimité et "normalité" de vie. Ils veulent la paix et davantage de protection pour pouvoir rentrer chez eux simplement. Mais, hormis cela, ils ont besoin de tout ou presque, y compris de choses aussi basiques que eau, hygiène, abri correct, nourriture... À l'heure actuelle, ce sont les conditions sanitaires qui me préoccupent le plus, parce qu'il n'existe pas de véritable système en place, comme des latrines, des douches et un approvisionnement en eau. Aussi, lorsque la saison des pluies va arriver, fin mars, les épidémies constitueront une menace réelle dans le camp.

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