01.10.2005 - Honduras

L'histoire de Kenia et Alfredo

A Tegucigalpa, au centre thérapeutique de jour de MSF, Alessandro, le psychiatre et Charlotte, l'éducatrice, reçoivent les jeunes vivant dans la rue. Il est des situations dramatiques, des impasses désespérantes vers lesquelles s'engouffrent de nombreux exclus. Ces situations sont difficiles à surmonter pour l'équipe. Il y a aussi parfois ces moments d'optimisme, qui donnent tout son sens au travail d'écoute et encouragent l'ensemble du personnel soignant. Cependant attention, les succès sont fragiles lorsque l'environnement reste aussi précaire pour ces jeunes gens si déstructurés.
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Honduras
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Alessandro Huber est psychiatre au Centre thérapeutique de jour Médecins Sans Frontières pour enfants en situation de rue, Tegucigalpa, Honduras.

Kenia, 16 ans, fille des rues, est enceinte. Au septième mois de sa grossesse. Comme toujours, elle arrive au centre vêtue d'une manière provoquante, en décolleté moulant, trop étroit pour son gros ventre. Elle est chaussée de vieilles sandales usées.

Aujourd'hui, c'est la première fois qu'elle parle si longtemps avec l'éducatrice. Elles sont assises en bas des escaliers et Kenia, toute triste, semble bien moins sûre d'elle-même que d'habitude. Son compagnon Alfredo est au centre de la conversation :

« Il me frappe, il me frappe toujours, il continue à me frapper, on dirait qu'il s'en fout que je sois enceinte. Il me dit que c'est normal de frapper les femmes, parce que toutes les femmes sont des ‘salopes' comme sa mère, qui l'a abandonné quand il était petit. Pour un rien il me frappe. Je n'en peux plus. »

La tête basse, Kenia murmure : « Viens près de moi. Si tu veux, je vais te dire pourquoi je suis parti dans la rue et pourquoi j'ai quitté ma famille : C'est parce que mon beau-père a essayé de me violer quand j'avais onze ans. J'étais petite, onze ans. Mon vrai père avait abandonné ma mère avec cinq enfants, dont moi. Alors, ma maman, Caroline, s'est mise avec ce nouvel homme, qui a profité du fait qu'elle soit à l'hôpital pour abuser de moi. Après, cela a continué. Je n'en pouvais plus, je l'ai dénoncé. Il a été jugé et a passé une année en prison.

A sa sortie, il est revenu à la maison. Je ne comprenais pas pourquoi il revenait chez nous. Pourtant, ma mère l'a accepté, mais pas moi. La rue à ce moment là, m'a semblé la seule solution. Je ne pouvais plus vivre avec lui. Maintenant j'ai très peur pour ma sœur qui a onze ans, elle commence à se développer, tu sais, les seins et tout ça. J'ai peur qu'il lui arrive la même chose.

Lorsqu'elle parle de sa présence dans la rue, difficile pour elle d'échapper à ses contradictions : « Moi j'aime bien vivre dans la rue, on a des amies, on s'amuse. Pourtant, si tu étais une nouvelle amie et que tu veuilles venir dans la rue, je te dirais de rentrer chez toi, dans ta famille, de tout faire pour rester à la maison, si tu le peux, parce que, dans la rue, il y a beaucoup de risques, beaucoup de violence, de la violence pour rien…»

Le lendemain matin, c'est son ami Alfredo qui arrive au centre. Il a été blessé à la tête et du sang a coulé le long de son cou. Après que le médecin ait suturé sa blessure, il s'entretient avec le psychologue.

« C'est ma fiancée, Kenia, qui m'a donné des coups de couteau, pas seulement ici sur la tête, mais aussi ici, sur ma poitrine et, regarde, elle m'a blessé à la main quand j'ai voulu lui arracher le couteau. Ça c'est passé hier soir, dans la rue. Bon d'accord, on s'est disputé, je l'ai frappé, j'étais saoul, même très soul, mais avant elle m'avait dit des choses méchantes, que l'enfant qu'elle attendait n'était pas de moi. Alors je me suis mis en colère et je l'ai frappée. Soudain, elle avait ce couteau à la main et elle a voulu me poignarder. Finalement je le lui ai arraché mais je pissais le sang. J'ai même dû jeter ma chemise. »

Alfredo a envie d'en dire plus aujourd'hui : « J'ai eu d'autres femmes avant elle, j'ai déjà vingt ans, moi. Mais Kenia, elle est spéciale, je l'aime pour de bon. Les autres femmes… Il y en a eu une avant, Karen, qui était tombée enceinte mais je suis allé avec elle pour qu'elle se fasse avorter. Kenia, elle-aussi, était déjà tombée enceinte, avec d'autres, deux fois déjà. Elle a pris des médicaments forts pour avorter et ça a réussi. Cette fois c'est différent, cet enfant est de moi et je le désire. Elle aussi…Si seulement elle pouvait laisser la colle. Elle ‘snife' toute la journée et moi je n'aime pas quand elle se drogue. J'en prenais aussi avant mais j'ai arrêté. Seulement de temps en temps... »

Alfredo explique alors comment il s'est retrouvé dans la rue: « Ça fait longtemps que je suis dans la rue, confie-t-il au psychologue. Ma mère m'a abandonné à l'âge de un an et demi puis elle est partie aux Etats-Unis. Quand j'avais douze ans une femme, très gentille avec moi, qui travaillait au refuge de Casa Alianza, m'a procuré tous les papiers nécessaires pour l'immigration aux Etats-Unis. Alors ma mère est venue avec un demi-frère plus petit que moi. Mais elle ne m'a pas pris avec elle. Elle est repartie avec mon petit frère et sans moi. »

Kenia se présente au centre plus tard, elle-aussi, blessée à la main et à la tête. Elle n'en peut plus :

« Je ne veux plus continuer cette relation avec lui, c'est fini. Je ne supporte plus d'être tout le temps frappée. Je ne veux plus le voir, c'est fini. » Et en montrant son ventre. « Cet enfant n'a pas besoin de coups, il ne doit pas être frappé. J'étais si contente quand j'ai appris que j'étais enceinte. Mais maintenant…pourquoi avoir un enfant ensemble, s'il me traite comme une ordure ? Il dit qu'il ne me frappe pas au ventre et ça, c'est peut être vrai. Mais il me frappe partout ailleurs. »

Kenia est désemparée : « C'est vrai qu'Alfredo est encore dans mon cœur. Je ne peux pas l'effacer comme ça, du jour au lendemain, n'est-ce pas? Peux-tu dire à Alfredo de m'apporter un jus et comme ça on pourra de nouveau parler ensemble ? Tu penses que ce n'est pas une bonne idée ? Oui, peut-être tu as raison. Il a une haine contre toutes les femmes, c'est difficile avec lui. Trop difficile…. »

Les yeux de Kenia sont perdus dans l'infini, au-delà des murs du centre.

Enfin, c'est Caroline, la mère de Kenia, qui arrive. Elle veut rencontrer le psychologue. Sa plus jeune fille Marjorie, âgée de 8 ans, l'accompagne.

Elle parle doucement, à voix basse, une voix pleine d'amertume et de tristesse : « J'ai beaucoup de problèmes avec mes enfants. J'en ai encore quatre qui vivent toujours avec moi. C'est trop pour moi, ça me dépasse. Regardez par exemple Marjorie: elle a le troisième et le quatrième doigt de la main droite qui sont unis depuis la naissance. Il faudrait l'opérer. Mais, je n'ai pas les moyens. Il faut payer à l'hôpital et je ne peux pas. Je lave du linge pour travailler, pour gagner un peu d'argent. Mais avec quatre enfants, le loyer, l'eau, l'électricité…Et Marjorie va mal à l'école ; elle n'arrive pas à suivre… »

Caroline tient aussi à parler de Kenia. Son malaise est perceptible : « Ma grande fille Kenia, elle, allait très bien à l'école. Elle est très intelligente. Pourtant, j'ai dû l'enlever pour qu'elle m'aide à travailler…Avec des enfants qui n'ont pas de père…Le premier, celui de Kenia, est parti quand j'étais enceinte de mon cinquième enfant et je n'ai plus jamais entendu parler de lui. »

« Libérer » ainsi la parole de Kenia, de sa mère et d'Alfredo, son compagnon, qui vivent de telles difficultés dans la précarité de la rue et sous l'influence de l'alcool ou des drogues, ne se fait pas sans une grande souffrance. Le travail de l'équipe thérapeutique va alors consister à canaliser cette souffrance, afin qu'au lieu de la laisser envahir l'espace de dialogue, elle les aide à entrevoir une vie différente.

Alessandro Huber, médecin psychiatre, et Charlotte Jullien, éducatrice
Centre thérapeutique de jour Médecins Sans Frontières pour enfants en situation de rue. Tegucigalpa, Honduras, mis en ligne en octobre 2005.

P.S. Pour la protection des jeunes cités dans l'histoire, tous les noms ont été changés.

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