01.11.2005 - Honduras

"Je veux revoir ma fille"

A Tegucigalpa, au centre thérapeutique de jour de MSF, Alessandro, le psychiatre et Charlotte, l'éducatrice, reçoivent les jeunes vivant dans la rue. Ils vivent souvent des situations dramatiques et s'engouffrent alors parfois dans des impasses désespérantes. Ces situations sont difficiles à surmonter pour l'équipe. Il y a aussi parfois ces moments d'optimisme, qui donnent tout son sens au travail d'écoute et encouragent l'ensemble du personnel soignant. Cependant attention, les succès sont fragiles lorsque l'environnement reste aussi précaire pour ces jeunes gens si déstructurés.
009
"Me devuelves una sonrisa" was a joint project of MSF and the Honduran association "Libre Expresión" that teaches photography as a creative means of expression to child...
Situation géographique
Honduras
Ce lien est?...
Auteur

Alessandro Huber est psychiatre au Centre thérapeutique de jour Médecins Sans Frontières pour enfants en situation de rue, Tegucigalpa, Honduras.

Nancy arrive au centre, accompagnée de son frère que l'on connaît déjà. Elle est grande et mince, en jeans et chemisette sans manches. Ses cheveux noirs coulent sur ses épaules. Elle veut rencontrer le psychologue.

«Bonjour, comment  t'appelles-tu?»
«Nancy.»

«Et quel âge as-tu?»
«Vingt et un ans. C'est mon frère qui m'a dit de passer chez vous.»

«Et pourquoi?»
«C'est pour la drogue.»

«Quelle drogue? les solvants, la colle?»
«Non, non,  c'est pour la "pierre", le crack.. Je n'arrive pas à m'en sortir. Et… j'ai deux enfants…». Nancy se met à pleurer.
«Mais ce qui me fait le plus mal c'est en plus de ne pas voir ma fille, la petite. Elle vit chez les parents de mon second compagnon. Ils sont très "perfectionnistes"».

«Perfectionnistes? dans quel sens?»
«Ils sont terribles, ils me disent toujours des choses désagréables…»

«Désagréables comme quoi par exemple?»
«Ils disent, que si cela ne dépendait que d'eux, je ne verrais jamais plus ma fille. Ou bien ils m'agressent en me disant, que seule une chienne peut abandonner ainsi ses enfants …» Nancy pleure toujours.

«Oui, c'est difficile d'entendre celà. Mais, quand as-tu vu ta fille pour la dernière fois?»
«Le quatre février, ça fait maintenant trois mois. Et je n'ai personne qui me soutienne. Personne vers qui me tourner.»

«Et tes parents?»
«Je n'ai aucun contact avec mon père. Il nous a abandonné et ne s'intéresse pas du tout à moi. Ma maman est décédée quand j'avais 16 ans.»

«C'est très triste ça, tu étais si jeune.»

Je suis complètement perdue dans la drogue

Nancy montre son ventre, les yeux pleins de larmes:
«Et maintenant, il y a un troisième enfant qui arrive. Il est du même père que ma fille. Je ne sais même pas comment ça c'est passé ; on était déjà séparé mais, à l'occasion d'une fête, avec l'alcool,… voilà, c'est arrivé!. En juillet, l'année dernière, j'étais déjà tombée enceinte, mais je m'étais  fait avorter.»

«Comment est-ce que ça c'était passé?»
«En fait, je voulais un autre enfant, mais un jour j'ai eu des douleurs si fortes. J'ai perdu beaucoup de sang. Je suis allée chez le médecin. Il m'a dit que j'avais perdu le bébé. Celui-ci, dit-elle indiquant à nouveau son ventre, c'est donc le troisième enfant que j'ai avec mon copain…»

«Mais, est-ce que cette fois tu as déjà vu un médecin? Si tu veux, après, tu peux en voir un, ici au centre, d'accord?»
«Oui. Je veux bien. Mais je voudrais surtout arrêter de me droguer, je voudrais avoir mon "chez moi', vivre avec ma fille et avec le bébé qui va naître. Je voudrais aller au Mexique et recommencer une nouvelle vie. Seulement, maintenant, je suis complètement perdue dans la drogue. Je sais que je devrais laisser le crack, mais c'est si difficile. Il me faut vraiment un soutien, et je ne l'ai pas. L'an dernier, en octobre, je me sentais si mal que j'ai replongé dans la drogue…»

«Et ton copain, il ne peut pas t'aider?»
«Je l'ai quitté. Justement à cause de la drogue. Il ne se drogue pas, lui. Il n'a que 20 ans et travaille au marché.. En fait, j'ai même eu peur de lui extorquer le peu d'argent qu'il gagne pour acheter cette drogue. Même une fois il m'a donné cent Lempiras (5 Euros) en me disant : "Achète ta drogue, si tu te sens mieux avec ça". Et je l'ai fait ; j'ai acheté du crack avec son argent. Alors, je me suis senti tellement dégoutée que je n'ai même pas pu le prendre, ce crack là. Je ne pouvais quand même pas gaspiller ainsi l'argent de mon fiancé. Finalement, je l'ai même jeté ce crack..»

«Alors, comment fais-tu pour acheter ta drogue?»
«De la pire des façons…en me prostituant. Et pourtant, ce n'est pas ma vie, ça!»

«Mais, tu le fais quand même?»
«Oui, c'est le seul moyen pour moi d'avoir suffisamment d'argent pour me procurer la drogue, ou même pour aller à l'hôtel pour ne pas passer la nuit dans la rue. Avant j'habitais avec mon fiancé. On avait un foyer, simple mais c'était un foyer. Mais j'ai tout abandonné pour la drogue.»

La mort de ma mère m'a brisée

Nancy semble à bout de force de s'être ainsi confiée mais elle poursuit :«Et maintenant, oui, je me sens abattue. Mais je l'étais encore plus quand ma maman est morte. Je n'avais que 16 ans.»

Nancy ne semble pas savoir de quoi sa mère est décédée :
«Je ne le sais pas. Ça a été vraiment brutal. Elle a commencé à vomir du sang et on l'a amené à l'hôpital. Elle n'en est jamais revenue. Elle n'avait que 34 ans.
A cette époque là, je n'habitais déjà plus avec elle. Je vivais avec mon premier fiancé, le père de mon fils aîné, et avec mon fils. Oh oui, sa mort m'a brisée. Tout s'écroulait, je n'avais plus ma maman. Je n'avais même plus la force de garder mon fils. Alors, mon fiancé l'a emmené chez ses parents. Je ne voyais plus aucune solution à mes problèmes. Souvent j'ai pensé terminer avec cette vie. J'ai même fait des tentatives de suicide. Puis, j'ai commencé à inhaler de la colle, du Resistol.

A cette époque, mon fiancé m'avait laissée et je trainais dans la rue. J'ai pris du Resistol pendant longtemps. J'ai arrêté quand j'ai rencontré le père de ma fillette. Avec lui, je m'étais tout de suite senti bien.»

«Et maintenant, que veux-tu faire? Penses tu essayer de retourner avec lui?»
«Oui, si je vais le chercher et si je lui demande qu'on se remette ensemble il y a 80% de chances qu'il me dise oui et 20% qu'il me dise non. Il sait ce que je fais maintenant. Il sait tout de moi. Il sait bien que je suis à nouveau enceinte. La dernière fois qu'il m'a vue au marché il était de bonne humeur. Il m'a même dit que notre fils est en train de grandir quand il a vu mon ventre. Oui, moi aussi finalement je désire ce bébé et j'aimerais bien vivre avec le bébé, avec ma fillette et avec mon fiancé.»

Nancy se tait maintenant et ses larmes se sont arrêtées. «Est-ce que je peux voir le médecin?», demande-elle.
«Bien sûr!».

Je revis depuis que j'ai pu revoir ma fille

Quelques semaines ont passé depuis ce premier entretien. Nancy est venue chaque semaine voir le psychologue et a fait tous les contrôles médicaux prévus pour sa grossesse. Elle semble plus sûre d'elle:

«Aujourd'hui je me sens beaucoup mieux que lorsque je suis venu la première fois. L'espoir revient. J'ai presque arrêté le crack et donc je ne dois plus me prostituer. Je suis retournée vivre chez mon fiancé. C'est très petit ; on vit à quatre dans une chambre que l'on partage avec mon frêre et un ami. Moi je m'occupe du ménage, du nettoyage, du linge et eux vont vendre au marché. C'est vrai que je continue à me sentir très fatiguée et que je manque vraiment d'énergie. C'est le manque de crack.

En tout cas, c'est une autre vie et je me sens bien plus tranquille. Et puis, il s'est passé quelque chose de très important. Je suis allé avec mon fiancé chez ses parents pour voir ma fillette. Ça c'est bien passé et ses parents n'ont pas été méchants. J'étais tellement contente de revoir ma petite fille que je n'avais plus vue depuis quatre mois».

Partager
Newsletter
S'abonner à la newsletter
Rester informé

S'abonner