01.06.2006 - Honduras

"Je veux quitter la rue"

«C'est la troisième fois que tu viens me voir au centre de désintoxication. Je m'ennuis ici, tous les jours c'est la même chose. On a des réunions de groupe cinq fois par jours et, sans arrêt on nous parle de religion...
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"Me devuelves una sonrisa" was a joint project of MSF and the Honduran association "Libre Expresión" that teaches photography as a creative means of expression to child...
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Honduras
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Alessandro Huber est psychiatre au Centre thérapeutique de jour Médecins Sans Frontières pour enfants en situation de rue, Tegucigalpa, Honduras.

Oui, je suis croyant, mais c'est quand même étouffant.

En plus on mange mal ici. Toujours la même chose, riz et haricots rouges.

Et puis on n'ose pas plaisanter, tout est toujours pris au sérieux.

Bon, d'un autre côté je suis content d'avoir arrêté la colle et le crack.

Je me rendais bien compte du fait que ça me faisait du mal, que je ne pouvais pas continuer comme ça. Pour cela, j'en suis convaincu.

Et c'est quand même pour ça que j'ai décidé de rester ici, même si mes deux copains, qui ont commencé leur séjour ici avec moi, eux sont partis.

Alors tu me dis que ma copine n'a pas voulu t'accompagner pour venir me voir ? Ecoute je ne suis pas vraiment déçu parce que je n'ai jamais eu confiance en elle. Elle venait me voir seulement quand elle avait des problèmes avec son mari. Cela n'a d'ailleurs duré que trois mois entre nous, jusqu'à ce que je vienne ici au centre de désintoxication. Non, ça ne m'étonne pas qu'elle et son mari se soient remis ensemble. Comme je te disais, notre relation, ce n'était pas important, ni pour elle ni pour moi...

Il faudra venir me chercher quand je sortirai d'ici. Est-ce qu'on pourra passer par Guaimaca? C'est un village juste quelques kilomètres de la route principale. Pourquoi? Parce que j'ai habité là bas un temps avec ma mère. Je pense que ma mère est toujours là. Elle est directrice d'une école. Ça fait plus de deux ans que je n'ai plus de contacts avec elle. J'ai 22 ans maintenant.

En fait, je ne suis pas vraiment sûr de vouloir la revoir. Je pense que oui, mais je n'en suis pas vraiment si sûr. Elle ne m'a jamais accepté. Quand j'étais tout petit je vivais chez ma grand-mère. J'ai des bons souvenir de ce temps là. Je suis le dernier de 7 frères et soeurs. Seul un frère a grandit avec moi chez ma grand-mère. C'est le seul avec lequel j'ai encore des contacts parmi les gens de ma famille. Mais ma grand-mère est décédée, il y a longtemps maintenant.

Quand j'ai terminé ma première année d'école, mes grands frères sont venus me chercher chez ma grand-mère pour m'emmener chez ma mère. Je ne comprenais pas bien pourquoi. J'étais content de pouvoir enfin la connaître. Je ne savais pas que je devrais rester et que je ne retournerai pas chez ma grand-mère. C'était dur.

Ma mère, c'était une inconnue pour moi.

Je ne me sentais pas à l'aise avec elle. Elle me critiquait toujours et me punissait pour des choses pour lesquelles ma grand-mère ne disait rien. Parfois elle m'enfermait même pendant des heures dans une chambre. Et puis elle me battait. Elle me battait souvent, jusqu'à trois fois par jour, après chaque repas. Elle me disait des choses horribles du style, « je ne te reconnais pas comme mon fils ». Une fois je suis allé à l'école, où elle enseignait, avec les vêtements sales, parce que je m'étais battu avec d'autres garçons, et elle a crié « Sors tout de suite de cette classe, sale gosse, je ne te connais pas ».

Je suis resté assis devant l'école et j'ai pleuré pendant des heures.

Après quelques mois j'ai commencé à fuguer de la maison. Je savais prendre le bus pour aller en ville. Dans la ville je vagabondais des journées dans la rue, sans aucun but. Quand je voulais rentrer, j'allais à un poste de police. Je demandais à parler à une femme policière qui me connaissait. Elle habitait près de chez ma grand-mère et quand elle terminait son travail elle m'emmenait avec elle.

Je restais chez ma grand-mère quelques jours, jusqu'à ce que mes frères et ma mère s'en aperçoivent et viennent me récupérer. Et chaque fois, je recevais beaucoup de coups, j'étais battu sauvagement. Ma mère m'enchaînait pendant des jours à coté du lit pour que je ne m'échappe pas, mais chaque fois que je pouvais, je m'échappais de nouveau et j'allais en ville, et puis à la police, qui me ramenait chez ma grand-mère et tout recommençait.

Alors, je suis resté dans la rue

Un jour la policière a décidé de ne me plus raccompagner car je finissais toujours par revenir à la rue. Alors, je suis resté dans la rue. J'ai rencontré des gens d'une organisation. Comme j'étais vraiment désespéré, je leur ai raconté que j'étais orphelin. Ils m'ont emmené dans un orphelinat privé. Je me sentais bien là bas, il y avait beaucoup à manger, les gens étaient gentils avec moi, je pouvais aller à l'école dans l'orphelinat même. J'y suis resté quelques mois. Ils ont même commencé à organiser une adoption par un couple des Etats-Unis. J'étais si content à l'idée de partir là bas, loin de tout.

Mais tout à coup ma mère est arrivée à l'orphelinat. Elle m'a emmené directement dans une maison de correction pour mineurs alors que j'avais à peine 8 ans. Cela a été très dur. Je mangeais mal, c'était si dégueulasse ; j'avais toujours la diarrhée. Et nous devions travailler dur. En plus de l'école on avait beaucoup de travail obligatoire à faire.

Deux années je suis resté là. En sortant, je suis quand même retourné chez ma mère. Mais finalement, chez elle, c'était pire que dans la maison de correction. Elle me battait ou bien c'était mes frères aînés qui me battaient. Je ne sais pas pourquoi elle avait cette haine contre moi. Peut être à cause de mon père. Je ne l'ai jamais connu, je ne sais rien de lui, ma mère a toujours refusé d'en parler. Je porte le même nom de famille que mes frères, mais je n'ai pas l'impression que je suis du même père. Je suis différent, je n'ai pas le même teint de peau. Et ce père je ne l'ai jamais ni vu ni connu, je ne sais même pas son nom.

Alors j'ai recommencé à retourner dans les rues. J'avais alors dix - onze ans et j'ai commencé à inhaler de la colle, comme les autres enfants de la rue. Mais elle est dure la vie dans la rue pour les petits. Les grands nous battent et c'est dur de trouver à manger et à se protéger du froid.

Ce n'était une vraie famille pour moi.

Quand j'ai entendu parler de Casa Alianza, j'y suis allé tout de suite. Je préférais vraiment être dans cette maison plutôt que de continuer la vie dans la rue. Mais avec mon expérience j'avais trop peur que ma mère apprenne où j'étais. Donc j'ai menti pendant des années et j'ai toujours dit que je n'avais pas de famille du tout. Mais finalement ce n'était pas vraiment un mensonge parce que ma mère et mes frères aînés n'ont jamais été une vraie famille pour moi.

A Casa Alianza j'ai pu continuer l'école jusqu'à la fin de la septième année. Et puis, l'envie de vivre sans règles m'a repris et je suis retourné dans la rue. J'étais devenu plus grand, plus fort et donc plus respecté.

Mais maintenant j'en ai marre, je ne veux plus continuer cette vie, les petits boulots occasionnels, les vols, la violence, n'être jamais sûr de rien. Je n'en peux plus. C'est pour ça que je me suis décidé à venir ici à ce centre. Ce n'est pas très agréable, mais c'est quand même mieux que d'être dans la rue. Tu vois, en un mois et demi j'ai déjà pris du poids.

J'ai quand même hâte d'être dans trois semaines, de sortir d'ici, de cet isolement, de la discipline, de l'enfermement. Ça me rappelle tellement la maison de correction pour mineurs. La bouffe aussi était mauvaise au début. Mais ici, on a fait la grève et ça c'est amélioré.»

Dix jours après sa sortie du centre il va toujours régulièrement au travail comme aide-maçon.

Vers la fin de septembre Wilmer sort du centre car il a finit sa cure de désintoxication. Il est prévu qu'il aille habiter dans une garderie d'enfant d'une oeuvre d'un père catholique. Il pourra manger là ses repas, et la nuit, dormir dans une chambre à côté de celle du gardien. Cette garderie se situe dans un quartier périphérique de Tegucigalpa, assez éloignée du centre ville, presque dans la nature.

Malheureusement, ce sera difficile pour Wilmer de rester dans cet endroit, 2 heures après son arrivée, il va prendre un bus pour le centre ville. Pour n'avoir pas pu passer ni la première nuit dans la garderie du père, celui-ci va refuser de continuer à l'aider pour le logement, par contre, il tiendra sa promesse pour l'aider à trouver un travail comme maçon.

Médecins Sans Frontières a décidé de lui louer une chambre jusqu'à ce qu'il touche son premier salaire, et qu'il puisse rembourser une partie du loyer.

P.S. Pour la protection des jeunes cités dans l'histoire, tous les noms ont été changés.

Note triste: Oscar, le jeune homme de 23 ans, protagoniste d'une histoire précédente s'est suicidé le 23 septembre 2005.

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