01.03.2007 - Honduras

Je suis trop vieux pour la rue

La rue, c'est un piège pour les jeunes qui sont fragilisés par une enfance sans cadre, sans amour, mais c'est aussi un moyen de se cacher de soi-même, de ses propres faiblesses et de ses angoisses en fuyant souvent dans la drogue. Les dangers guettent, venant aussi de ceux qui sont sensés apporter de l'ordre. On ne vieillit pas indemne dans la rue de Tegucigalpa.
14
Projet enfants des rues, Honduras, 2005.
© Jaime A. Rojas
10
Projet enfants des rues, Honduras, 2005.
© 
 / 2
Situation géographique
Honduras
Ce lien est?...
Auteur

Alessandro Huber est psychiatre au Centre thérapeutique de jour Médecins Sans Frontières pour enfants en situation de rue, Tegucigalpa, Honduras.

Johnny a 24 ans. Il rentre furieux dans le cabinet de psychologie du centre thérapeutique de jour MSF. Aujourd'hui, c'est le lendemain de Noël.
"Tout, ils m'ont tout pris. Ces salauds, ces bâtards..."
"Mais, calme-toi, Johnny. Que s'est-il passé?"
"Il y a deux jours, à la veille de Noël j'étais allé au marché acheter quelque chose à manger. Il était trois heures de l'après-midi. Je voulais prendre le bus, quand soudain des policiers se sont jetés sur moi et m'ont plaqué au sol. Ils m'ont dit: -C'est toi le voleur!… Les gens d'ici disent que c´est bien un « chélé » comme toi (une personne à la peau et aux yeux clairs) qu'il leur à tout volé."

Johnny est hors de lui: "J'ai bien essayé de me défendre, de dire que c'était sûrement un autre "chélé", pas en tout cas pas moi, que je n'avais rien vu… Mais ils ne m'ont pas cru. Ils m'ont donné des coups de pied avec leurs bottes, alors même que j'étais par terre, sans défense.

Les policiers, tous des délinquants !

Et puis, ils m'ont transporté de force au poste de police de "Almendarez".
Là, ils m'ont fouillé, un policier voulait me frapper encore, mais le chef l'a retenu. Ils m'ont volé tout l'argent que j'avais: 60 Lempiras (3 euros environ). Qu'est-ce qu'ils vont faire avec cet argent ? C'est sûr qu'ils vont le garder pour eux. Les policiers, c'est tous des délinquants !

Et puis, tu t'imagines, ils ont aussi jeté mes papiers à la poubelle, dont mon acte de naissance. Ils m'ont même dit que c'était un faux. Quand je pense au nombre de fois que j'ai dû aller au registre de l'état pour recevoir ces papiers… Les bâtards!!!

Ils m'ont gardé trois heures au poste de police avant de me relâcher.
Alors, le lendemain, jour de Noël, je l'ai passé avec deux de mes oncles, qui habitent dans le quartier de San Lorenzo. Heureusement un copain m'avait donné l'argent pour prendre le bus jusque là-bas.
Un de mes oncles travaille comme tapissier. L'autre, il est un curé catholique. Avec eux, il y a aussi une femme de la paroisse qui s'occupe de mon oncle, le curé.

J'aime bien aller chez eux. Quand je vends assez pendant la semaine, je vais le dimanche chez eux. Même si j'ai par hasard pendant la semaine assez d'argent pour prendre un bus, j'y vais aussi un autre soir pour passer une nuit tranquille.

Je n'aime plus être dans la rue

Je n'aime plus être dans la rue tout le temps, jour et nuit. C'est vraiment dur.
Je deviens trop vieux pour la rue, 24 ans, personne ne me donne plus d'argent quand je mendie. Au contraire, tout le monde a peur de moi. C'est vrai que je comprends les gens. J'ai été si souvent très agressif dans le passé. Tu le sais, toi, tu te rappelles quand le centre de jour de MSF venait d'ouvrir en mars avril dernier; combien de fois vous m'aviez interdit d'entrer dans le centre, parce j´étais trop violent et que je frappais les autres.
Oui, mais maintenant je me suis calmé, n'est-ce pas? Tu vois l'infirmière, par exemple, celle qui avait très peur de moi. Maintenant elle a accepté mon invitation pour la réunion de Noël avec notre groupe de jeunes, où chacun pouvait inviter une personne.
Maintenant je passe beaucoup de temps dans le centre de jour de MSF. Je peux y rester tranquille. Ici au moins, la police ne m'embête pas comme dans la rue. Je peux jouer, me baigner, apprendre plein de choses et même aller chez le médecin ou, comme ici chez le psychologue.

Avant, je volais

En ce moment, le soir je vends des outils pour voiture. Mais je dois faire attention à ce que personne ne me les vole. Dans les encombrements de fin d'après-midi, quand les gens n'avancent pas au croisement, ils m'achètent ces trucs.

Avant de commencer à vendre, je volais. Cela me permettait d'avoir assez d'argent pour acheter du crack, en plus du Resistol, la colle, que je prends sans arrêt et la marijuana qui me calme la nuit. Oui, tu sais je suis obligé, c'est parce que le Resistol me donne des hallucinations visuelles qui me font si peur que j'ai besoin de la mota (cannabis) pour me calmer. Et puis, avant, jusqu'à l'année dernière, le samedi soir je prenais beaucoup d'alcool, surtout du guaro (eau-de-vie). J'en buvais jusqu'à me sentir mal et vomir. Chaque samedi.
Je suis déjà allé dans tous les centres pour enfants de la rue de la ville, plusieurs fois à Casa Alianza, mais aussi en prison à Jalteva. Je suis passé aussi par les centres de désintoxication comme le Proyecto Victoria, Remar et el Buen Pastor. Je connais toutes ces institutions de Tegucigalpa et des alentours. Mais dans aucun de ces endroits je me suis senti bien, toujours je me suis enfui après un certain temps.»

Johnny semble à bout. Il est au bord des larmes. Tout à coup, il nous livre ce qu'il a sur le cœur, profondément enfoui et qui manifestement le fait chavirer:
« Je n'ai jamais vécu avec ma mère, je ne la connais pas. Je ne sais pas qui est mon père. J'ai été enregistré comme fils de père inconnu. J'ai grandi avec la femme de mon grand-père maternel. Elle était gentille mais elle est morte très tôt. J'avais six ans à peine et c'est alors que je me suis retrouvé dans la rue. »

Dans la rue j'ai appris à me défendre

« Je ne suis jamais allé à l'école, je ne sais ni lire, ni écrire. Dans la rue j'ai appris à me défendre, à frapper avant d'être frapper, à voler.
J'avais déjà 20 ans quand un curé catholique m'a donné la possibilité de travailler comme aide maçon. J'ai tenu neuf mois. Mais est-ce que c'est vraiment une vie? Travailler dur toute la journée pour un salaire de misère, qui suffit à peine à payer un loyer, le bus et à se nourrir! Pas même question de pouvoir acheter des clopes.

Mais c'est vrai, il y a tellement de gens ici qui vivent comme ça, avec le minimum. Mais moi je ne voulais pas. Au bout de neuf mois, un peintre est venu au chantier et c'est comme cela que j'ai commencé à inhaler les diluants pour peinture. J'ai tout de suite, le soir même, repris de la colle, abandonné ce travail et ma chambre louée et je suis retourné dans la rue.
C´est dur aussi, mais je m'y sens plus libre. Et pourtant, c'est clair je suis maintenant trop vieux pour la rue. Mais, que faire?

P.S. Pour la protection des jeunes cités dans l'histoire, tous les noms ont été changés.

En guise de conclusion : Ce témoignage de Johnny termine cette série de "récits de vie" commencée il y a plusieurs mois. Entre temps, le centre de jour de MSF a continué à fonctionner, accueillant les paumés de la rue, les habitués et les nouveaux venus.

Si l'on en sait aujourd'hui un peu plus sur les malheurs que subissent ces jeunes de la rue à Tegucigalpa, lorsqu'on les suit dans leurs errances ou lorsque leur chemin passe, en cours ou en bout de route, dans ce havre où ils acceptent de se plier à la règle de vie commune, en particulier de laisser drogue et si possible violence au vestiaire, on s'interroge, malgré tout, sur ce qui pourrait être fait pour encore mieux les aider à revivre, à se refaire et à quitter la rue, la défonce et la marginalité.

Même si la réponse ne nous appartient pas et que notre organisation n'a pas pour ambition de donner des recettes, le souhait que nous voudrions faire partager en leur donnant la parole, c'est qu'au moins cette initiative humanitaire de Tegucigalpa puisse leur donner quelques pistes pour s'en sortir.

Partager
Newsletter
S'abonner à la newsletter
Rester informé

S'abonner