01.03.2006 - Honduras

"J'ai tout gâché en quittant le foyer."

"Je me suis enfui de Casa Alianza au début de l'année. Il me fallait du Resistol. Je n'en pouvais plus."
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"Me devuelves una sonrisa" was a joint project of MSF and the Honduran association "Libre Expresión" that teaches photography as a creative means of expression to child...
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Honduras
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Auteur

Alessandro Huber est psychiatre au Centre thérapeutique de jour Médecins Sans Frontières pour enfants en situation de rue, Tegucigalpa, Honduras.

Et voilà, j'ai tout gâché. Quand je pense que j'étais déjà intégré au programme de vie autonome. 7 ans à Casa Alianza. Je faisais des progrès à l'école supérieure et j'étais un bon élève. J'aime beaucoup les ordinateurs, tu sais. Je t'ai montré la dernière fois. Tu as vu comment je sais m'y prendre pour utiliser les différentes écritures et aussi pour dessiner…. Pouvoir jouer et travailler sur l'ordinateur ça me manque et tout ça je l'ai laissé, abandonné. J'ai 19 ans maintenant. Mais comment j'ai bien pu en arriver là?

 

Descente aux enfers

 

Je suis le sixième de 7 enfants. Je suis né à Juticalpa, c'est à trois heures de bus de Tegucigalpa. Mon père est mort quand j'étais tout petit. Maman est venue habiter à la capitale et a rencontré mon beau-père. Celui-ci était une brute qui me frappait tout le temps. Alors je me suis enfui de la maison plusieurs fois, mais chaque fois j'y retournais.

Un jour où j'allais faire une course pour ma mère, j'avais alors 8 ou 9 ans, des jeunes de la rue se sont approchés de moi et m'ont volé le peu d'argent que j'avais sur moi. J'étais terrorisé à l'idée de rentrer à la maison, j'avais une peur terrible que mon beau-père me tue. Je suis allé en marchant jusqu'au terminal de bus du Carrizal. J'étais désespéré, je me suis assis dans un coin et j'ai commencé à pleurer. Une femme, qui vendait des tortillas, s'est approché de moi et m'a demandé ce qui m'arrivait. J'avais tellement peur de rentrer chez moi que je lui ai dit que je n'avais pas de famille. Cette femme m'a pris avec elle dans sa maison, elle m'a donné à manger, j'ai pu dormir chez elle quelques mois. On peut dire qu'elle m'a comme adopté… Pendant la journée je l'aidais à préparer les tortillas et à les vendre au terminal du bus. Mais mon beau-père m'a découvert. Il m'a ramené à la maison de force, moi, je ne voulais pas. Il m'a ligoté au lit et il m'a frappé et frappé avec un câble électrique… Plusieurs jours après je ne pouvais presque pas marcher debout.

Dès que j'ai pu, je suis reparti dans la rue. Mais j'avais de la peine à y vivre comme je ne savais pas voler. En plus, comme j'étais petit, je devais toujours subir les coups des plus grands. C'est comme cela dans la rue. Alors pour supporter tout cela, vers dix ans, j'ai commencé à inhaler du Resistol.

Casa Alianza, une lueur d'espoir

C'est à ce moment là que j'ai découvert l'existence de Casa Alianza et j'y suis rentré une première fois. Mais mon besoin de la colle était tel que j'ai mis du temps pour supporter les règles. Au début, je ne faisais qu'entrer et sortir de Casa Alianza. Et puis, j'ai quand même fini par me stabiliser et j'y suis resté quand même 7 ans.
J'ai commencé à m'intéresser aux études. J'allais bien à l'école, ça me réconfortait un peu et ça me donnait un peu de confiance en moi. Mon professeur du matin, Roberto, je l'aimais bien. J'ai pu terminer la huitième année scolaire.

Ensuite, ils m'ont inscrit à la formation de menuiserie. Mais comme là on utilisait de la colle, évidemment, je me retrouvais ivre de colle toute la journée. Jusqu'au jour où les responsables s'en sont rendus compte mais j'avais déjà repris le goût à cette colle.

J'aimais beaucoup travailler avec l'ordinateur. Nous avions une prof très sympa, Wendy, qui nous montrait plein de possibilités de travail. J'ai commencé à passer tout mon temps devant l'ordinateur. Je m'isolais des copains, il n'y avait qu'un ami que je fréquentais. Avec les autres c'était difficile. Des fois ils me volaient mes affaires. Ceux de ma chambre ne se préoccupaient jamais de l'état de saleté de la chambre. Si moi je ne nettoyais pas, personne ne le faisait. J'avais l'impression qu'ils ne m'acceptaient pas. Il me disait : " qui reste seul, va mourir seul " et d'autres choses de ce genre. Je me refermais sur moi-même et je lisais sans arrêt des livres.

Retour à la rue

L'année passée, à Casa Alianza, j'ai connu Flor. Elle a un an de moins que mois. On se voyait dans la maison, on s'échangeait des petits messages. J'ai même fait un tatouage avec mon initiale P. et son initiale F. et un petit cœur, tu vois ici sur mon bras. Elle a abandonné Casa Alianza à la fin décembre 2004 pour retourner dans la rue. Un mois après, sans elle, je n'ai pas résisté et je suis parti aussi dans la rue et bien sûr j'ai recommencé avec la colle. Flor, je l'ai cherchée partout, je l'ai appelée au téléphone dans tous les endroits imaginables. Mais rien, je ne l'ai toujours pas retrouvée.

Pendant tout ce temps, je dormais dans la rue, n'importe où. Une nuit deux hommes m'ont frappé brutalement. Ce qui m'a valu quinze jours d'hôpital. J'ai été réadmis à Casa Alianza à la condition de me faire désintoxiquer. J'aurais dû abandonner mes études. Et c'est un centre trop religieux, il faut tout le temps faire des prières. J'ai refusé d'aller suivre la cure, alors ils m'ont obligé à quitter Casa Alianza.

Je me suis retrouvé de nouveau dans la rue. Mais je ne supporte plus cette vie. J'aimerais retourner à Casa Alianza, mais j'ai honte. Qu'est-ce que vont dire les autres ? " Peter, quel c…, lui qui était presque un modèle, le meilleur de la classe, il a été tellement stupide de tout abandonner et de reprendre la vie dans la rue. " J'ai honte de me montrer ainsi, j'ai des vêtements tout sales, avant j'avais toujours des vêtements propres, je présentais bien. Mais maintenant. J'ai tellement honte...

La rue devient insupportable

Dormir sous un pont d'autoroute ou dans une ruine est de pire en pire. Il y a le " Negro ". Il me fait peur. Quand il me voit il me frappe. Parfois il me lance des pierres, il est fou. Il a 24 ans, il est plus âgé que moi. Mais surtout il est grand et très fort. Quand il a bu il frappe tout le monde. Moi je suis une victime facile, parce que je ne me défends pas, je fuis. Un soir il m'a poursuivi jusqu'à la rivière et pour lui échapper j'ai dû entrer dans l'eau glaciale.

Quelle bêtise d'avoir laissé la Casa Alianza. Là au moins j'avais un toit, des repas chauds et réguliers, des vêtements propres, je pouvais étudier. Je regrette et je m'en veux d'en être parti.

Tu dis que ça vaut le coup d'essayer d'y retourner? Oui, peut-être que tu as raison. Je vais venir ici au centre me laver, laver mes vêtements et essayer d'aller parler. Peut-être qu'ils accepteront que je réintègre le programme à nouveau. "

Quelques jours plus tard Peter ira, accompagné de notre travailleur social demander de rentrer à nouveau à Casa Alianza. Mais, il a maintenant 19 ans et l'âge limite est de 18 ans, de plus, à cause de sa rechute dans la drogue et d'autres faits que nous ne connaissons pas, les portes de l'institution sont restées fermées pour lui.

Peter était, suite à ce refus, très découragé. Il est passé par une phase dépressive. Il ne voyait pas de futur pour lui. Il avait peur de rester dans la rue et s'est réfugié quelques fois chez des familles d'autres jeunes qu'il connaissait ou parfois chez la copine de son frère où ils dormaient à cinq dans une petite chambre. Mais peu de temps après, il s'est retrouvé à nouveau dans la rue.

Il a écrit ce poème :

"Pourquoi accepter mon destin,
Si seulement j'essayais de remplir mon coeur
Et ce rêve s'effaça quand l'injustice arrêta mon horloge.
Ce qui en suit est clair
J'ai peu de valeur aujourd'hui dans cette société."

Il y a la possibilité que Peter puisse entrer dans un nouveau projet d'une ONG espagnole, où il pourrait avoir la possibilité de vivre dans une chambre d'un appartement surveillé par des volontaires.

P.S. Pour la protection des jeunes cités dans l'histoire, tous les noms ont été changés.

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