27.03.2013 - Syrie

Syrie : « Les enfants ne collectionnent plus des billes, mais des douilles de kalachnikov »

Loïc Jaeger vient de passer deux mois en Syrie comme responsable de projet dans un des trois hôpitaux clandestins que MSF gère dans le nord du pays.
Syrie, 31.01.2013
Loic Jaeger, coordinateur de terrain pour MSF en Syrie, marchant près des ruines d'une maison détruite un mois plus tôt dans un village du Nord de la Syrie.

Il fait le point sur la situation humanitaire et sur le développement des activités de Médecins Sans Frontières (MSF).

Quelle est la situation sur le plan humanitaire après deux ans de crise ?

De manière générale, les quelques acteurs humanitaires présents dans le nord de la Syrie se concentrent sur la chirurgie, mais les besoins sont immenses et bien plus étendus. Il faut réaliser que les gens menaient là-bas une vie normale avec un niveau de vie relativement élevé. Dans la région où on travaille, frontalière avec la Turquie, il y a de nombreuses villas qui étaient les résidences d'été de gens vivant dans les grandes villes. Les enfants allaient à l'école, quand on voulait de l'eau, on se servait au robinet...

Depuis des mois, l'électricité est coupée et il n'y a plus d'eau courante ni de chauffage alors que l'hiver est rude. On a redécouvert le poêle à bois : dans chaque maison, un trou a été percé dans les murs pour installer une cheminée. Dans la grande ville à proximité, les gens cherchent à s'enfuir et de nombreux habitants partent en n’emportant presque rien, comme s'ils allaient rendre visite à des proches. D’abord ils s'installaient dans des maisons abandonnées mais aujourd’hui, il y a de plus en plus de camps de tentes. On a donc commencé à faire des donations de couvertures.

A 20 kilomètres de notre hôpital, il y a une ville de 150.000 habitants avec plusieurs hôpitaux, dont un hôpital public qui dispose de tout le plateau technique nécessaire, comme dans nos pays. La ligne de front a bougé et ces hôpitaux sont devenus inaccessibles. En plus, l'essence, qui était auparavant subventionnée par l'Etat, est aujourd'hui hors de prix, ce qui complique encore davantage les déplacements. La population civile est donc complètement prise en otage. Elle n'a pas l'expérience des conflits et ne connaît pas les mécanismes de survie dans des conditions aussi difficiles. Elle n'était pas préparée.

Après s'être concentrées sur la chirurgie de guerre et les soins d'urgence, comment les équipes de MSF adaptent-elles leur réponse ?

Les besoins chirurgicaux restent évidemment importants. Les populations civiles sont bombardées tous les jours. Je me souviens d'un homme qui était effondré parce que sa femme avait été défigurée par un obus pour avoir été étendre son linge au mauvais endroit au mauvais moment. On reçoit en moyenne un blessé par jour mais quand la bombe tombe dans une zone plus peuplée, ils sont 30. Quand il y a une grande bataille, ils sont 80.

Comme il y avait de plus en plus de déplacés qui arrivaient, nous avons aussi organisé des consultations externes qui nous ont permis d'identifier d'autres besoins, comme la prise en charge des maladies chroniques.
De manière générale, nous avons décidé d'étendre nos activités, notamment dans les domaines de la santé maternelle et de la santé mentale.

Quelles sont les difficultés auxquelles font face les femmes enceintes?

Avant, une femme enceinte prenait sa voiture, parvenait à un hôpital de référence en 20 ou 30 minutes de route, faisait ses trois échographies pendant sa grossesse et accouchait entre les mains de spécialistes. Quand nous sommes arrivés dans la région, les femmes qui accouchaient n'avaient pas beaucoup d'options : elles devaient le faire à la maison ou tenter de passer la frontière, à pied ou en tracteur.

Nous avons donc décidé d’organiser des consultations prénatales dans le cadre de nos cliniques mobiles et d’ouvrir une maternité dans notre hôpital. Le nombre d'accouchements est passé de deux par semaine à deux par jour en un mois et demi. C’est un sentiment très particulier d’avoir des femmes qui accouchent à 12 mètres de là où on soigne des blessés, où on reçoit des corps d’enfants. On ressent une forme de soulagement: il y a la vie aussi. C’est la force de notre projet.

Quelle était la demande au niveau de la santé mentale ?

Avec la violence, les gens vivent sous haute tension, dans un climat de suspicion générale. Bon nombre ont perdu leurs maisons, des proches... Beaucoup de gens ont des crises d'angoisse. Les enfants ne vont plus à l’école, voient en permanence des hommes en armes, des blessés. C’est leur nouvelle réalité. Lors de nos consultations externes, nous avons reçu beaucoup de mamans désemparées qui nous parlaient des problèmes psychosomatiques de leurs enfants.

Quand on a évoqué la perspective de lancer des activités de santé mentale aux patients, aux leaders communautaires, aux responsables religieux ou encore aux groupes armés, ils étaient tous demandeurs. Les gens ne comprennent pas certains conflits familiaux, provoqués par l’absence du père parti se battre, ou le comportement des enfants qui font par exemple de nouveau pipi au lit. Là-bas, les enfants ne collectionnent plus des billes, mais des douilles de kalachnikovs...

Quelles sont les inquiétudes pour les mois à venir ?

Pour le moment, le froid hivernal limite les déplacements : il semble que les gens ne bougent que s'ils sont certains de trouver un point de chute dans une maison ou une tente. Avec l'arrivée des beaux jours, les déplacements vont reprendre et certaines personnes vont arriver de loin. Il pourrait y avoir de plus en plus de camps de tentes. Dans un village qui comptait 50 familles, il y en a aujourd’hui 500. Avec les arrivées probables de nouveaux déplacés, il est question d’y établir un camp de 1000 tentes en plus, soit 1500 familles au total. Avec la sécheresse de l'été, le problème risque alors d'être l'approvisionnement en eau et l'assainissement. Par ailleurs, si l'absence de la prise en compte de la population civile dans le conflit persiste, on va encore être confrontés à des afflux réguliers de victimes civiles de bombardements.

Quelle solidarité observe-t-on au sein même de la population ?

La solidarité entre Syriens est énorme : par exemple, la population locale partage les maisons ou la nourriture avec les déplacés, sans contrepartie. Dans le village où nous habitons, il n'y a plus d'électricité, et donc plus d'eau. Le générateur communal est tombé en panne et il est impossible de trouver des pièces de rechange. Du coup, notre voisin a mis à la disposition de tout le village son générateur et sa pompe, contre l'essence nécessaire pour les faire tourner. Beaucoup sont aussi volontaires pour venir en aide aux blessés. Là-bas, un dentiste devient chirurgien, un homme qui a eu des leçons de premiers secours à 15 ans devient infirmier... La générosité des gens est remarquable.

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