12.02.2018 - Irak

Le goût amer de Mossoul

Dans cette tribune initialement publiée en anglais sur Al Arabiya, Isabelle Defourny et Christine Jamet, toutes deux directrices des opérations de MSF, évoquent les choix opérationnels, les difficultés et les questionnements qui ont façonné le positionnement de l’ONG lors de la bataille de Mossoul, entre 2016 et 2017.
Hôpital Al Khansaa, Mossoul, Irak, 15.10.2017
Hôpital Al Khansaa, Mossoul, Irak, 15.10.2017

Dans un article publié dans le quotidien britannique Independent le 17 janvier, le journaliste Robert Fisk s’interroge sur l’action des humanitaires pendant la bataille de Mossoul et en particulier sur le rôle d’acteurs médicaux « embarqués » aux côtés de la coalition internationale et résolument alignés sur ses objectifs stratégiques militaires. Il cite un membre de MSF, Jonathan Whittall, qui affirmait dans un post de blog en juin, que cette coopération entre médecins et militaires représente selon lui une menace pour l’action humanitaire supposément « neutre » et « indépendante » – des organisations comme la nôtre risquant d’être assimilées à celles qui travaillent dans le sillage de la coalition.

Cette analyse est à nos yeux un écran de fumée qui élude les vrais problèmes rencontrés par les ONG à Mossoul.

Lors de l’offensive pour reprendre Mossoul à l’EI (Etat Islamique), MSF n’avait pas, en effet, le monopole de l’assistance médicale. Le parcours médical des blessés avait été balisé par le gouvernement irakien, les bailleurs internationaux et l’ONU, en parallèle de  militaire. Un système de références médicales avait été organisé selon le schéma suivant : les blessés étaient évacués de la ligne de front par les forces irakiennes, puis stabilisés et référés vers d’autres structures médicales. Des partenaires d’exécution furent contractés par l’Organisation Mondiale de la Santé, incluant des groupes médicaux privés, acceptant de travailler très près des lignes de front, aux côtés du personnel militaire, afin d’évacuer et de stabiliser les blessés.

MSF n’était pas un de ces exécutants. Nous n’avons pas positionné nos équipes et nos structures médicales à proximité immédiate de la ligne de front, non par crainte d’être assimilés à la coalition, mais en raison de dangers évidents : les mines, les attaques de drones, les bombardements, les snipers, les possibles attaques chimiques – toutes ces menaces tangibles mettaient en danger les vies de dizaines de milliers de civils et de travailleurs humanitaires.

Alors qu’il n’y avait pas d’hôpital en fonction à Mossoul, nous avons fait le choix de proposer de façon indépendante un ensemble de services de santé aux personnes déplacées et aux habitants dans des zones plus éloignées des lignes de front, mais suffisamment proches pour permettre une réponse rapide.

Quelques semaines après le début de l’offensive sur la partie ouest de la ville, les équipes MSF étaient à pied d’œuvre pour aider les civils qui avaient réussi à fuir les snipers de l’EI, l’offensive au sol de l’armée irakienne et les bombardements de la coalition. Ces blessés venaient du réseau des points de stabilisation coordonné par le gouvernement irakien et l’ONU. La capacité d’hospitalisation a été vite saturée et les soins post-opératoires insuffisants. Malgré la présence significative d’acteurs médicaux, beaucoup de patients n’ont pas survécu. Beaucoup de survivants, traumatisés par leur expérience, d’abord sous le règne de l’EI, puis dans Mossoul assiégée étaient inquiets pour leur avenir, dans un contexte de soupçon généralisé, de délations et d’arrestations arbitraires.

Tout en restant indépendant de la chaîne médicale mise en place par l’ONU, nous avons négocié avec les forces armées contrôlant le territoire, comme nous le faisons dans tous les conflits. À Mossoul, nous n’avons pu le faire qu’avec une des parties au conflit, puisque nos tentatives de dialogue avec l’EI avaient depuis longtemps échoué. C’est donc avec l’armée irakienne, et ses alliés que nous avons négocié notre accès à la zone et la sécurité de nos équipes.

Dans ces circonstances, la possibilité pour MSF de fournir des soins sur la base d’une évaluation indépendante des besoins de la population a souvent été mise à l’épreuve.

L’un des principaux défis auxquels nous avons dû faire face était lié à la prise en charge de patients-détenus, dans l’hôpital que nous avons ouvert à Qayara, au sud de Mossoul. Ces détenus, qui nous étaient amenés par différentes autorités irakiennes depuis des centres de détention, montraient pour beaucoup d’entre eux des signes clairs de mauvais traitements, certains étaient dans des états graves.

Nos équipes ne savaient pas sur quelles bases ces patients avaient été arrêtés, dans quelles conditions ils étaient détenus ou sur quels critères ils nous avaient été amenés. Nous ne savions pas non plus ce qu’il advenait d’eux une fois qu’ils étaient ramenés dans les centres de détention par les autorités irakiennes. La seule assistance que les équipes de MSF purent apporter à ce groupe de détenus fut médicale. Mais ne rien savoir de l’histoire d’un patient soulève immanquablement des questions et ne peut que susciter le malaise pour un médecin humanitaire.

D’autres questions nous ont tenaillés durant la dernière phase de l’offensive sur la vieille ville de Mossoul. Les membres de l’EI étaient retranchés dans une petite partie de la ville, encore habitée par de nombreux civils. Malgré tout, le bombardement de ces quartiers a été autorisé. Les personnes qui avaient survécu souffraient de blessures causées par des shrapnels, des explosions, des armes à feu, mais aussi de brûlures ou de fractures engendrées par la destruction des bâtiments, qui témoignaient de la brutalité de cet assaut final. Ce sacrifice programmé de milliers de civils est le résultat du siège de la vieille ville.

Sans aucun doute, l’irruption sur les lignes de front de nouveaux acteurs “humanitaires”, tels que ceux décrits par Robert Fisk, soulève de nombreuses questions : qui sont-ils, comment opèrent-ils, comment trient-ils leurs patients ? Mais le vrai problème à Mossoul n’était pas lié au danger que ces groupes représenteraient pour un humanitarisme « pur ». L’esprit de neutralité et d’indépendance de MSF ne nous a pas aidés à accéder aux civils coincés dans Mossoul. Nous nous sommes retrouvés en position de spectateurs impuissants, témoins du sacrifice de la population civile pour reprendre la ville.

MSF ne s’est pas ralliée aux objectifs de la coalition, et n’a pas été un partenaire de l’ONU. Pour autant, en soignant les civils qui parvenaient à s’enfuir, nous avons été une composante de fait du mécanisme de « damage control » voulu par la coalition. C’est le goût amer que nous laisse la bataille de Mossoul.

Isabelle Defourny, MSF directrice des opérations MSF, Paris, et Christine Jamet, MSF directrice des opérations MSF, Genève.

Tribune initialement publiée sur Al Arabiya

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