23.07.2014 - Territoires palestiniens

Gaza: une nuit aux urgences de l’hôpital Shifa

Plusieurs vagues de blessés se sont succédées aux urgences, des familles et des patients transférés depuis l’hôpital Al Aqsa, bombardé plus tôt dans la journée.
Hôpital de Shifa, Gaza, 20.07.2014
Au bloc, la plupart des cas sont très graves.

22 juillet. Il est 8h du matin quand l’équipe de Médecins Sans Frontières (MSF) revient de sa nuit passée à l’hôpital Shifa, dans le centre ville de Gaza.

« La nuit sera chaude » avait ironisé Alaa, l’un des chauffeurs de MSF. Alors que les détonations des chars et des croiseurs israéliens résonnaient à quelques kilomètres de la base MSF, l’équipe chirurgicale partait en direction de l’hôpital Shifa, où le personnel médical prévoyait déjà plusieurs afflux de blessés dans la nuit.

«J’ai suivi deux nouveaux patients hospitalisés aux soins intensifs du service des grands brûlés de l’hôpital : une jeune maman de 24 ans et un garçon de dix ans. La jeune femme est restée 12 heures ensevelie sous les décombres de sa maison, elle y a perdu sa fille et dix autres membres de sa famille. On a fait tout ce qu’on a pu, mais elle est décédée ce matin.» Adriana est médecin anesthésiste; elle vient d’arriver à Gaza pour renforcer l’équipe d’urgence. Ce n’est pas la première fois qu’elle est ici avec MSF cette année, mais la situation était très différente.

Au bloc, la plupart des cas sont très graves

«Ce petit garçon a perdu son père. Sa mère était avec lui. Un missile a frappé leur maison qui s’est effondrée. Il souffre de brûlures, du crush syndrome (syndrome d’écrasement), de traumatismes et d’une centaine de blessures sur tout le corps qui sont dues à des éclats d’obus.» Après être passé au bloc opératoire, l’enfant a été admis aux soins intensifs de l’unité des brûlés de Shifa. Une petite plaie inquiétait Kelly, l’autre médecin anesthésiste de l’équipe d’urgence MSF. «C’était une blessure au ventre qui n’arrêtait pas de saigner. J’ai demandé un scanner de son abdomen et on a constaté qu’il avait une hémorragie interne : les éclats avaient provoqué des perforations de son intestin grêle à sept endroits différents», raconte Kelly. Adriana renchérit «Kelly lui a sauvé la vie».

Cosimo, un chirurgien de l’équipe de MSF, a pour sa part réussi à extraire une balle de la veine cave supérieure (veine cardiaque) d’une jeune femme de 20 ans. «Les deux autres patients que j’ai opéré cette nuit avaient des blessures thoraciques dues à des explosions près d’eux». Beaucoup de blessés ont été transférés de l’hôpital Al Aqsa, bombardé un peu plus tôt dans la journée. «Un homme d’une vingtaine d’année était hospitalisé à Al Aqsa quand l’hôpital a été touché. Il est arrivé aux urgences de Shifa. Il a fallu l’amputer des deux jambes à partir du genou» raconte Kelly.  Son opération a duré presque trois heures». Au bloc, la plupart des cas sont très graves et nécessitent l’intervention de plusieurs chirurgiens.

Un patient sur trois est un enfant

«Hier il y a eu au moins deux cas de neurochirurgie » ajoute Kelly. Le service des urgences envoie tous les cas, même les plus désespérés; mais il est parfois trop tard. « Une petite fille âgée de 8 ans a été transportée au bloc, elle avait perdu ses deux jambes dans l’explosion et souffrait de traumatismes multiples, dont un crânien. A part soulager sa douleur, il n’y avait plus rien à faire…» explique Adriana. Selon Cosimo, dans le service d’hospitalisation, 30% des patients sont des enfants.

Le service des urgences était quant à lui bondé d’enfants légèrement blessés. Par contre, cette nuit, en réanimation, il n’y avait que des adultes dont au moins cinq sont décédés à l’hôpital. Les blessés arrivent en salle de réanimation par vagues de 3, 4 ou 5. Les premiers venaient du quartier de Shuja’iyeh, toujours pilonné, et les derniers vus par l’équipe MSF arrivaient des alentours. Une frappe aérienne est effectivement tombée aux abords d’Al Shifa. «Tout le bâtiment du service des brûlés a vacillé, comme lors d’un séisme» témoigne l’équipe qui y était encore et se reposait au petit matin.

De retour au bureau, chacun raconte sa nuit autour d’un café, baissant les yeux à l’écoute du bilan macabre de la nuit : encore dix morts et 130 blessés selon les Nations unies… mais compte-tenu de ce dont elle a été témoin cette nuit à l’hôpital Shifa, l’équipe se demande si le chiffre n’est pas sous-estimé.

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