06.02.2014 - République centrafricaine

De retour de Bangui: «La mission la plus difficile que j’ai faite jusqu’ici»

Jessie Gaffric est coordinatrice de projet à l’hôpital Communautaire de Bangui où MSF mène des activités chirurgicales d’urgence pour les victimes d’affrontements, d’exactions et de violences qui secouent la ville.
Bangui, République centrafricaine, 03.02.2014
Nous avons eu plusieurs afflux de blessés dont une majorité de cas graves, ce qui n’est pas habituel.

Jessie a effectué plusieurs missions pour Médecins Sans Frontières (MSF) dans d’autres contextes de conflit et de violence, comme au Yémen ou en République démocratique du Congo. Pourtant, sa mission en RCA est la plus difficile qu’elle ait effectuée jusqu’à présent. De retour de mission, elle témoigne de la situation sur place.

Qui sont les patients que MSF prend en charge à l’hôpital Communautaire de Bangui ? Quelle est la nature, le type des blessures que l’on reçoit ?

A Bangui, la plupart des patients que nous soignons sont des hommes, âgés de 20 à 35 ans, et plutôt des combattants. Les femmes et les personnes plus âgées sont minoritaires. Se sont des personnes qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Les enfants de moins de 15 ans sont pris en charge dans une autre structure, dans un complexe pédiatrique.

En revanche, les patients qui arrivaient de l’extérieur de la ville, de villages incendiés et pillés en province, et qui étaient transférés par le CICR ou d’autres équipes de MSF à l’hôpital Communautaire, étaient en grande majorité des femmes et des enfants.

La quasi-totalité de nos patients sont des victimes de violences. Ce sont d’abord des blessés par balle ou par grenade; ensuite par arme blanche et machette; puis des victimes de lynchage, séquestration ou torture; et enfin des personnes blessées au cours de leur fuite. Le type de blessés reçu a toujours été à peu près identique, même si le nombre de blessures par grenade ou par arme blanche et les cas de séquestration et de torture ont pu augmenter à certains moments, selon la tournure que prenaient les combats.

Quels ont été les obstacles rencontrés dans ton travail ?

L’insécurité est le problème majeur, et c’est cela qui entrave notre action. Elle nous oblige, par exemple, à gérer notre temps de travail différemment. Nos équipes ne peuvent pas rester après le couvre-feu (18h) à l’hôpital. C’est trop dangereux. Il faut donc effectuer une journée de travail entière dans onze heures de présence effective. Parfois, nous avons dû nous enfermer au bloc opératoire, en «hibernation», ou évacuer plus tôt. Faute de temps, nous devions souvent reporter des interventions chirurgicales au lendemain ou même aux jours suivants. Toujours du fait de l’insécurité, il n’y avait pas ou peu de personnels présents la nuit à l’hôpital. Nous étions donc obligés de laisser de patients sans surveillance médicale lorsque nous devions partir, sans savoir si on les retrouverait vivants à notre retour.

Les jours où il y avait des combats, et donc un afflux de blessés potentiel, la ville était plus dangereuse et le personnel local ne pouvait pas sortir de chez lui pour venir travailler. On se débrouillait alors avec les expatriés MSF et les quelques Centrafricains qui restaient dormir à l’hôpital. Les jours où l’activité était la plus importante étaient généralement ceux où nous avions le moins de ressources humaines disponibles.

En tant que coordinatrice de projet, tu étais responsable de la sécurité des équipes. Comment fait-on pour gérer cela ?

Cela me prenait beaucoup de temps. C’était le chaos, entre les hommes armés qui entraient dans l'hôpital, les patients qui étaient eux-mêmes armés, les allers et venues des familles, des visiteurs dont on ne savait pas s’ils portaient des armes sur eux. Certains refusaient catégoriquement d’être désarmés à l’entrée. Il était de toute façon impossible de fouiller tout le monde. Tous étaient terrorisés et très méfiants, ce qui compliquait d’autant la tâche.

Avec Becky, l’infirmière en charge des soins postopératoires, nous devions constamment faire passer le message que «l’hôpital est un lieu de soins, les conflits doivent rester dehors», rappeler les règles, sensibiliser. Nous échangions beaucoup avec les patients, mais aussi avec tous ceux qui vivaient dans l’enceinte de l’hôpital. MSF mélange tous ses patients sans tenir compte de leur appartenance à tel groupe ou à telle religion. Il fallait en parler aux patients, l’expliquer aux familles. Cela prenait aussi beaucoup de temps. Mais je pense que, malgré les menaces quotidiennes sur les patients et la présence d'armes dans l’hôpital, c’est ce qui nous a permis d’éviter des sérieux problèmes. Les populations respectent notre travail et acceptent nos règles. Néanmoins, certains jours, au moment du départ, nous n’étions pas sûrs de retrouver tous nos patients le lendemain. C’était assez angoissant.

La question de la sécurité dehors, autour de l'hôpital, est tout aussi importante. J'étais en contact constant avec Thomas, le chef de mission de MSF. Je le tenais informé de ce qui se passait (tirs, mouvements de groupes armés etc.) et il faisait de même. Il a été d’un grand soutien. Il venait à l'hôpital en cas d’incident sérieux, ou d'afflux de blessés, pour nous aider à gérer la foule par exemple. Des décisions telles que le gel des déplacements des équipes, ou l’évacuation de l’équipe quand c’était trop dangereux dans l’hôpital, étaient prises ensemble. Cela aurait été plus lourd à porter seule.

Est-ce qu’il t’est arrivé d’avoir peur ?

Oui. De certains hommes armés dans l'hôpital. Lorsque j’ai dû m’interposer pour éviter le lynchage d’un patient. Le regard haineux des assaillants.

Lors de nos déplacements en voiture lorsque ça tirait, que nous rencontrions des combattants à l’allure plus qu’inquiétante, quand on voyait des cadavres sur les routes... A la base de vie MSF aussi, lorsque ça tirait dans le quartier. C’était le cas quasiment toutes les nuits, mais certaines fois étaient pires que d’autres. On a même eu des balles perdues dans la maison.

Peur aussi de prendre une mauvaise décision lors d’une évacuation d’équipe, la responsabilité que j'avais quant à leur sécurité.

En quoi cette mission en RCA a été différente des autres missions que tu as pu faire avec MSF ?

La tension permanente. La complexité du conflit aussi. Dans mes autres missions c'était clair: tel camp contre tel autre. En RCA, on a vu la nature des affrontements évoluer jusqu’à en devenir intercommunautaires. Aujourd’hui, tout le monde se bat. La montée de la violence, le niveau que cela a atteint, la haine qui génère cet acharnement à tuer, à mutiler… Tout cela était vraiment difficile. Les blessures, les plaies - et notamment celles par armes blanches - étaient atroces.

La charge de travail importante. Nous avons eu plusieurs afflux de blessés dont une majorité de cas graves, ce qui n’est pas habituel. A Bangui, la proportion de cas graves supplantait celles des blessés légers. Même les journées «normales» étaient en dehors de standards de ce que j’ai pu connaître jusqu’ici.

Bangui a été, je pense, la mission la plus difficile que j’ai faite jusqu’ici. Heureusement, l'équipe était géniale, il y avait une très bonne cohésion entre nous, tant au travail qu'à la maison. L'équipe centrafricaine a énormément travaillé elle aussi. C'était vraiment très fort. Ça et écouter Janis Joplin le soir, c’est ce qui nous a aidé.

Est-ce que l’histoire d’un des patients t’a marquée?

Je me souviens de plusieurs histoires.

Idriss, victime d’un trauma crânien, son visage était en lambeaux. On a dû l’attacher au brancard car on devait partir et il était très agité. Nous avons appris à ses accompagnants comment lui administrer les antidouleurs en notre absence. Il est mort dans la nuit…

Un autre homme, arrivé debout, sur ses pieds, la gorge ouverte et la trachée à l’air. Il présentait également des coups de machette sur la nuque et avait une oreille tranchée. Il avait été torturé pendant quatre jours. Il est mort le lendemain de son arrivée.

Michael, poignardé au cou et au thorax. Toute l’équipe s’est mobilisée. Il a pu être stabilisé puis l’équipe chirurgicale a fait un travail incroyable. Il va bien et peut bouger son bras - qui était inerte - à nouveau. Une petite victoire quoi!

Tous les patients de la tente orthopédie aussi, qui sont restés face à face pendant des semaines, dans le calme et plutôt dans une bonne ambiance, malgré leurs différends, leurs différences et au-delà de ce qui les opposait à l’extérieur».

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