15.05.2014 - République centrafricaine

Centrafrique: «Les tambours nous empêchaient d’oublier », Natalie Roberts raconte

Natalie Roberts, médecin urgentiste pour MSF, est de retour de Bozoum dans l’ouest de la République centrafricaine.
Bocaranga, République centrafricaine, 25.01.2014
Une équipe de MSF à Bocaranga, janvier 2014

En République centrafricaine, la violence continue de faire des ravages au sein de la population. Plus de 4000 blessés des suites de violences ont été traités par MSF de décembre à mars. Nathalie Roberts décrit la situation sur place.

«Dès que j’ai atterri à Bozoum, on m’a informée qu’une attaque avait causé un grand nombre de blessés et qu’on avait besoin de moi à l’hôpital. Nous nous sommes immédiatement rendus en ville, sans trop savoir ce que nous allions y découvrir. Quand je suis arrivée à l’hôpital, on m’a conduite auprès du patient dans l’état le plus grave, un homme blessé par balle. Je l’ai soigné alors que le reste de l’équipe s’occupait d’autres patients dans des états moins graves.
Les blessés avaient reçu beaucoup d’éclats causés par l’explosion d’une grenade lancée dans un quartier musulman; d’autres avaient des blessures par balle résultant de la fusillade qui avait suivi.

Les gens se sentent en danger même à l’hôpital

Parmi les blessés, il y avait un jeune homme dont la blessure ne semblait pas si grave à première vue. Mais en fait il avait été touché à l’aine par une balle qui avait traversé son artère fémorale et il saignait abondamment. Malgré des transfusions il est décédé pendant la nuit.

En République centrafricaine, les proches se réunissent pour des veillées funèbres et jouent des tambours. Le cimetière de Bozoum est à coté de l’hôpital, près de là où nous dormions. Lorsqu’il y avait un mort à l’hôpital, nous pouvions entendre jouer des tambours toute la nuit. Impossible alors d’oublier que quelqu’un venait de mourir.

Cette nuit-là, la plupart des patients ne voulaient pas dormir à l’hôpital, car ils ne se sentaient pas en sécurité. Le lendemain, nous sommes donc allés dans le quartier musulman pour continuer à soigner les blessés. Il était évident que les gens se préparaient à quitter les lieux : ils vidaient leurs maisons de leurs biens, et des tapis et de la literie s’empilaient dans les rues.

La fuite comme seule solution

L’attaque survenue dans le quartier musulman avait été le coup de grâce. Puis on a été informés qu’un convoi allait transporter les musulmans vers le Tchad. La plupart de ces gens étaient nés en République centrafricaine et avaient vécu toute leur vie à Bozoum. Ces gens avaient une entreprise, une maison, une famille ici et appartenait à une communauté.

Le convoi de camions est arrivé deux ou trois jours plus tard. Nous comptions le nombre de camions qui arrivaient et ceux qui partaient. Nous savions que cela pouvait mettre le feu aux poudres puisque des convois avaient été attaqués dans le passé. De plus, nous n’étions pas certains qu’il y aurait suffisamment de place pour tout le monde, et nous craignions qu’un groupe encore plus marginalisé ne soit laissé en arrière.

Finalement, la population entière, composée de deux ou trois mille personnes, est montée à bord des 14 camions. Il faisait chaud et c’était un voyage de sept heures jusqu’à la frontière. Les gens et leurs biens étaient empilés dans les camions. Nous ne savions pas trop où les gens allaient dormir et, malgré la présence d’une escorte armée, cela n’allait pas arrêter les attaquants éventuels.

Des villages coupés de soins

Peu après, le chef de projet et moi avons quitté Bozoum pour explorer le reste de la région du nord-ouest, à partir de la ville de Bosemptele, au sud de Bozoum, jusqu’à la frontière avec le Tchad et le Cameroun.

Lorsque je suis arrivé au premier village, je me suis tout de suite rendue compte que nous devions plus souvent sortir de la ville, car les gens avaient trop peur de quitter leurs villages et il n'y avait pas suffisamment de routes ou de moyens de transport. Je suis arrivée en pensant que nous rencontrerons des traumatismes de la guerre. Mais j’ai réalisé qu’en dehors de Bangui, les gens mourraient beaucoup plus de maladies courantes en Afrique, comme le paludisme et d’autres problèmes de santé. Les gens avaient fui leur foyer, et un grand nombre de maisons avaient été incendiées. Ils vivaient donc en plein air, dans les champs ou la brousse. Ils dormaient à même le sol ou sous des arbres. Dans les villages, les habitants ont accès à des puits, mais dans la brousse, ils devaient boire l’eau qu’ils trouvaient, souvent de l’eau provenant de flaques ou de rivières.

Chaque poste de santé que nous avons visité était en mauvais état. Les gens n’avaient pas accès aux soins, car les médicaments avaient été brûlés, volés ou pillés. On nous a dit que des gens mourraient dans la brousse, mais il était très difficile d’évaluer le nombre de décès. On entend des milliers d’histoires différentes sans pouvoir les confirmer.

Dans les villages, ils allaient de maison en maison

Les agresseurs n’ont pas d’armes sophistiquées. C’est une violence individuelle, face à face. À un moment donné, tout le monde dans les rues possédait une arme. Même des enfants de six ou sept ans se promenaient avec de grandes machettes. Les gens sont armés, car ils vivent dans la brousse. Même chose dans les villes, où les gens travaillent dans les champs; ils ne vivent pas dans un environnement industrialisé. En période de conflit, ces armes à feu et ces machettes se changent rapidement en armes de guerre. Lorsque la tension monte, la peur habite tout le monde, et les coups partent bien plus vite quand on possède une arme à feu.

Souvent les gens ne nous racontaient pas comment les choses s’étaient passées, mais on comprenait que ça avait dû être très brutal. J’ai vu des attaques à la bombe et d’autres formes de violence, mais la violence individuelle, d’homme à homme, est très difficile à comprendre.

Je suis allée dans un village où 23 personnes avaient été tuées chez elles, alors que les attaquants étaient passés de maison en maison. Un mois après ces événements, les gens revivaient toujours cette tragédie et n’arrivaient pas à s’en remettre. C’est très dur.

Mais il y a aussi des moments très heureux : quand nous retournons voir un poste de santé que nous soutenons et que tout fonctionne normalement, par exemple, c’est vraiment fantastique! Ce ne sont que de petites cliniques, un peu d’aide que nous apportons ici et là, mais elles ont un impact sur la vie de gens.

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