15.12.2006 - Soudan

Jour de congé

Chers lecteurs, soyez prévenus : les lignes qui suivent risquent fort de n'intéresser que ma pléthore d'amies sages-femmes :-)
Habila, Soudan, 2006
Habila, Soudan, 2006
© MSF
Habila, Soudan, 2006
Habila, Soudan, 2006
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Auteur
amy sage femme

A 31 ans, Amy a déjà exercé sa profession de sage-femme dans plusieurs endroits de la planète. Canadienne, originaire de Vancouver, en Colombie britannique, elle travaille aujourd'hui avec MSF dans la ville d'Habila, dans la province soudanaise du Darfour Occidental. Elle partagera dorénavant avec nous son travail au quotidien, ses impressions, ses rencontres.

Comme prévu, mon premier jour officiel de congé a commencé tôt ce matin avec une naissance, donc au revoir grasse matinée ! Le nombre de naissances et de patients au Centre de Santé pour la Femme a augmenté de façon spectaculaire au cours des derniers jours. Ce matin, j'étais à peine rentrée qu'un message radio me prévenait de l'accouchement imminent d'une autre femme. La naissance de ce matin était la première à laquelle j'assistais un vendredi, jour de congé ici. En cas de naissance le vendredi, seule la sage-femme de garde est présente, à moins qu'une des accoucheuses traditionnelles (AT) n'accompagne la patiente au centre. Le cas échéant, l'AT reste au chevet de la mère jusqu'à ce que l'enfant soit né. Autrement dit, le vendredi, les sages-femmes qui gesticulent nerveusement dans tous les sens sont moins nombreuses que les autres jours de la semaine. La journée d'aujourd'hui a été plus calme que d'habitude J Pour ma part, je préfère que les naissances se déroulent dans le calme et la tranquillité; il y a beaucoup de sages-femmes ici qui veulent être formées. Mais le fait que chaque naissance donne lieu à de grandes festivités ne semble pas déranger les nouvelles mamans outre mesure.


L'âge des sages-femmes et des accoucheuses varie considérablement mais quel que soit leur âge, elles pouffent toutes de rire et se comportent comme des adolescentes surexcitées à chaque naissance. Les sages-femmes à Habila n'ont pas l'habitude d'une vraie salle d'accouchement et j'ai l'impression que cette idée les intimide. Une des accoucheuses - qui doit avoir près de soixante-dix ans - devient tellement nerveuse quand elle doit porter des gants, qu'à chaque naissance, elle lève ses mains en l'air, terrifiée à l'idée de toucher quoi que ce soit et de les salir.

Chaque fois que je leur demande de faire quelque chose, comme aider une patiente à écarter les jambes, ou apporter de l'eau, elles se bousculent toutes pour le faire et mettent tant de coeur à l'ouvrage que je ne peux m'empêcher de partir d'un éclat de rire.


Les sages-femmes à Khartoum (la capitale du Soudan), habituées à être considérées comme des expertes par rapport aux sages-femmes non-formées des villages, n'ont pas vraiment apprécié qu'en fin de compte, je sois plus convaincue par les pratiques de leurs consoeurs que par les leurs. A mon arrivée, elles m'ont dit que les AT accouchaient les femmes à domicile en position agenouillée. Plutôt que d'être choquée par l'archaïsme de cette méthode, comme elles s'attendaient sans doute à ce que je le sois, j'ai dit « Génial ! Essayons de procéder de façon similaire ». Le dossier de la table d'accouchement n'est plus rabattu, ne contraignant plus les femmes à se coucher sur le dos. Nous le redressons autant que faire se peut, puis nous calons des coussins dans le dos de la patiente pour l'aider à tenir le haut de son corps à la verticale. Comme les étriers ne soutiennent plus le poids des jambes, ils servent d'accoudoirs aux sages-femmes :-). A la consternation générale, la première chose que j'ai abolie ici a été la pratique des épisiotomies de routine sur les primis (femmes qui accouchent de leur premier enfant). Fort heureusement, les deux premières primis que j'ai accouché depuis mon arrivée ici n'ont eu que de petits déchirements. Les sages-femmes étaient convaincues que toute primi qui n'aurait pas subi une épisiotomie finirait inévitablement avec une déchirure du quatrième degré (vers le rectum).

Pour la première fois depuis mon arrivée, j'ai dû gérer une naissance avec complications : ce matin, le bébé était dans un état critique et mon premier réflexe a été d'enclencher l'appareil de succion pour aspirer le fluide plein de sang et de méconium qui s'écoulait de sa bouche et de son nez. A mon grand désarroi, ces appareils n'existent pas ici, je me suis donc rabattue sur l'appareil manuel mais il ne fonctionnait pas. La couleur du nouveau-né était inquiétante et les battements de son coeur étaient lents ; tout en le massant, j'ai demandé à Milena (l'infirmière MSF) d'aller chercher de l'oxygène. A ce moment, elle m'apprend que nous n'en avons pas. Je lui réponds "Tu es sérieuse ??? Dans tout l'hôpital, pas d'oxygène ?" Affirmatif, pas d'oxygène. Si je veux de l'oxygène, nous devons envoyer Andi chercher le générateur, puis transporter le concentrateur d'oxygène dans la salle d'accouchement et l'installer avant de pouvoir l'utiliser : dans une demi-heure, je devrais avoir de l'oxygène pour le bébé. Génial.

Bien heureusement, le bébé s'en est tiré, mais j'ai vécu un de ces moments où on se sent impuissant face au manque de moyens. En fin de compte, il s'agit d'improviser et de faire avec, même sans, pas vrai ?
Concernant l'équipe avec laquelle je travaille, j'ai beaucoup de chance. La sage-femme expatriée que j'ai remplacée à mis sur pied un système incroyablement efficace. L'organisation du centre est impeccable ; tout ce qu'il me reste à faire est de superviser l'équipe ainsi que de travailler à la meilleure façon de les former pour les accouchements. Certaines sages-femmes ont besoin d'une formation plus intensive que d'autres, mais je suis persuadée que cela viendra avec la pratique et le temps. La plupart d'entre elles sont tellement impatientes d'apprendre ! Je ne me réjouis cependant pas de superviser des personnes qui tiennent fortement à leurs habitudes - c'est la raison pour laquelle je déteste assumer la supervision.
S'il n'en tenait qu'à moi, je me contenterai d'aider les mamans à mettre leur bébé au monde, toute la journée.

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