25.06.2011 - Libye

«Je préfère mourir en Libye plutôt qu’ici»

Abdul (23 ans) a quitté la Côte d’Ivoire en 2008. Avant le début de la guerre, il a passé plusieurs mois dans les prisons libyennes.
Choucha, Tunisie, 01.06.2011
Je vis dans le camp de Choucha depuis quatre mois maintenant. Nous menons une vie de vagabonds.
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Auteur
Aurélie Lachant

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«J’ai vu trop de morts dans mon pays. Quand j’avais 15 ans, je n’avais pas d’autre choix que de vivre dans la rue. Je suis incapable de parler de ma vie en Côte d’Ivoire. Même mes amis ne connaissent pas mon histoire.

Je suis parti de la Côte d’Ivoire en 2008. J’ai traversé de nombreux pays pour échapper au mien.

Quand je suis enfin arrivé en Lybie, des militaires m’ont arrêté et m’ont emprisonné au beau milieu du désert. Nous étions des centaines là-bas. Chaque jour des gens mouraient.

J’ai passé quatre mois en prison. On me battait tous les jours. Pendant trois semaines, je n’ai pas réussi à me mettre debout et je souffre encore de mes blessures. J’ai dû enterrer sept personnes, dont trois filles enceintes. Si vous n’obéissiez pas, vous étiez jeté vivant dans la fosse avec les corps.

Des fois, nous ne recevions que cinq litres d’eau salée pour plusieurs centaines de prisonniers. Nous devions boire goutte par goutte. Nous n’avions pas assez à manger, mais nous n’avions pas le droit de nous plaindre. Nous devions également cacher que nous étions malades, sinon nous risquions de nous faire battre davantage. Il n’y avait même pas assez de place pour dormir: nous étions entassés dans une toute petite pièce. Aucune toilette n’était prévue.

Le miracle d’être encore en vie

C’est un miracle que je sois encore en vie. Je pensais ne plus jamais revoir la lumière du jour. Je ne voyais que des gens mourir, de la brutalité et de la violence. J’attendais mon tour.

Une nuit, une tempête de sable s’est abattue sur le camp. Le toit de la prison menaçait de s’écrouler et nous avons réussi à nous échapper. Des policiers nous ont poursuivis en 4X4 avec des chiens, mais j’ai pu fuir. J’ai marché pendant trois jours dans le Sahara.

Je ne pourrai jamais oublier l’un des prisonniers. Il était Gambien. Il s’était cassé le pied et ne pouvait plus bouger. Il appelait à l’aide, mais nous ne pouvions pas nous arrêter, c’était une question de vie ou de mort. Chacun devait essayer de sauver sa peau.

Quand je suis arrivé dans la ville de Sabah, j’ai rencontré un compatriote ivoirien. Il m’a aidé. Je n’ai rien pu faire pendant plusieurs mois, j’étais malade et mon sommeil était entrecoupé de cauchemars. C’était une période très difficile.

La vie en Lybie était dangereuse et nous étions constamment cambriolés. Un jour, nous avons trouvé notre porte enfoncée et tous nos papiers volés. Nous n’avions aucun droit. C’est un pays sans lois.

Je vis dans le camp de Choucha depuis quatre mois maintenant. Pendant les incidents de mai dans le camp, plus de 15 personnes ont été blessées sous mes yeux et plusieurs sont mortes. J’ai reçu une bombe lacrymogène dans le pied. Je ne suis pas en sécurité ici non plus.

Dans le camp, nous menons une vie de vagabonds. Certains d’entre nous sont retournés en Côte d’Ivoire, d’autres en Lybie. Je ne peux pas retourner chez moi. Si je le pouvais, je quitterais ce camp. Je préfère mourir en Lybie plutôt qu’ici. Je suis prêt à y retourner même si je dois en mourir.»

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