01.02.2006 - Honduras

Je veux retourner à la maison

La solidarité entre les jeunes vivant dans la rue existe aussi. Si souvent elle les conforte dans leur univers marginalisé, parfois, c'est tout le contraire. Elle peut les inciter à revenir à une vie «normale», à rentrer à la maison par exemple. C'est le cas de Elias un jeune «pas fait pour la rue» selon José qui fera tout pour le faire revenir chez lui.
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Projet enfants des rues, Tegucigalpa, Honduras, 2005.
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Auteur

Alessandro Huber est psychiatre au Centre thérapeutique de jour Médecins Sans Frontières pour enfants en situation de rue, Tegucigalpa, Honduras.

José accompagne pour la première fois Elias dans notre centre thérapeutique de jour. Il nous précise d'emblée qu'Elias, âgé de 15 ans, n'est pas depuis longtemps dans la rue. Nous réussissons à le convaincre de voir le psychologue.

Elias lui parle aussitôt de ses parents qui, affirme-t-il, ne veulent pas le comprendre et même le rejettent. Au point que parfois, il lui est même venu à l'esprit que ses parents ne sont pas ses vrais parents. En plus, il y a eu ces rumeurs qu'on lui a rapportées, venant de discussions entendues entre ses parents et des amis, parlant d'adoption...

Ces derniers mois, il s'est rebellé contre les règles strictes imposées par ses parents en passant toujours plus de temps dans la rue. D'abord c'était pendant la journée, et puis peu à peu il s'est mis à passer ses nuits dans la rue. Il s'est rapidement fait des copains et bien sûr il a commencé à consommer du resistol, cette colle qu'inhalent les jeunes de la rue. Et puis, l'escalade, dernièrement il est passé à la cocaïne.

Ses parents s'en sont aperçus et ont commencé à le punir. Ils ne le laissaient plus sortir de la maison. Ils l'enfermaient dans sa chambre. Par conséquent Elias, quand il le pouvait, fuyait. Il a quitté l'école pour rejoindre ses nouveaux amis de la rue. Et même si, à cause de sa petite taille, il était souvent maltraité par d'autres jeunes de la rue, malgré tout il continua à y aller pour s'échapper de la pression de ses parents.

Ceux-ci, toujours plus désespérés, décidèrent alors d'envoyer Elias dans un centre de désintoxication de drogues pour jeunes, qui se trouve à une heure de voiture de la ville. C'est là qu'il rencontra José, un garçon de 23 ans, qui vit depuis des années dans la rue où, au tout début, il se prostituait. Jusqu'à ce jour où il fut blessé d'une balle à la jambe. Désormais il est cloué sur une chaise roulante et revend du crack par petites quantités tout juste suffisantes pour lui permettre de louer une petite chambre dans un hôtel et éviter ainsi de passer la nuit dans la rue, sur sa chaise.

Trop naïf pour la rue

José avait décidé à un certain moment de sortir des drogues et il avait demandé à MSF de l'accompagner au centre de désintoxication. Mais, revenant sur sa décision, il ne pensait plus qu'à fuir cet endroit. Elias, quant à lui, ne supportait pas les règles du centre de désintoxication, règles évidemment plus sévères que celles de sa propre maison.

José qui avait pris Elias sous sa protection n'eut aucune difficulté à le convaincre de l'aider à s'enfuir et de venir vivre avec lui dans la rue. José connaissait tout de la rue, mais il était en chaise roulante. Elias n'y connaissait rien, mais il était assez fort pour le pousser.

Ils s'enfuirent donc du centre de désintoxication en catimini pour rejoindre à une bonne demi-heure de marche l'arrêt du bus le plus proche et, de là, en route pour Tegucigalpa, la capitale.

Ils s'installèrent à un coin de rue au centre ville, là où José se sentait vraiment comme chez lui et dormirent dans la petite chambre d'hôtel de José. En fait, José ne mit pas longtemps à réaliser qu'Elias était bien trop jeune et trop naïf pour affronter la vie dans la rue. En guide éclairé, il décida de nous l'amener, au centre thérapeutique de jour de MSF.

Elias était fatigué de cette semaine entière passée dans la rue, il n'en pouvait plus. Il était très anxieux et il avait très peur de ce qu'il pouvait lui arriver. Il avait vu beaucoup de violence, des personnes alcoolisées, des personnes droguées, des filles prostituées. L'aventure s'était transformée en cauchemar. Il nous demanda de l'appui pour rétablir le contact avec ses parents. Sa maison et sa famille lui manquaient.

La menace du foyer-prison

Lorsque nous avons appelé chez lui, ce fut sa mère, très inquiète, qui était au bout du fil. Avec son père elle l'avait cherché partout après avoir été informé de son « évasion » du centre de désintoxication. Le père avait sillonné des journées entières en voiture les villages aux alentours du centre à sa recherche.

Lorsqu'il arriva deux heures plus tard au centre thérapeutique de jour, il était furieux. Il voulait immédiatement emmener Elias au foyer fermé appelé « 21 octobre » pour le punir. Nous lui avons expliqué que ce foyer est une sorte de prison pour garçons de 12 à 18 ans, où ils sont enfermés dans un espace très réduit. Il n'y a pas d'activité et presque pas d'école, et il n'y a qu'un patio minuscule pour jouer un peu au foot. Le bâtiment, conçu pour accueillir 50 garçons en reçoit en fait toujours beaucoup plus, même si la nourriture fournie par l'état continue à être basée sur les 50 places.

Nous lui avons parlé des difficultés d'Elias, expliquant aussi que, selon nous, ce n'était pas une telle punition qui allait le faire progresser. S'il était ainsi placé dans un centre prison, c'est sûr qu'il allait à nouveau s'échapper et replonger dans l'univers de la rue qu'il voulait manifestement fuir. Nous lui avons conseillé de saisir cette occasion: ce serait certainement bien mieux de ramener maintenant Elias à la maison, vu que c'était son désir. Nous avons insisté sur le fait que ce n'était certainement pas d'une nouvelle punition dont il avait besoin, ni de foyer prison de l'état, mais bien plutôt d'une maison et de l'accueil de sa famille.

Elias ne sait pas...

En nous prenant finalement à l'écart, le père d'Elias veut se confier à nous. « Tous ces problèmes d'Elias, nous explique t-il avec un peu de gêne dans la voix, c'est sûr que cela vient du fait qu'Elias est un enfant adopté. » Et d'ajouter : « Il est tellement différent de son grand frère, notre unique fils naturel, qui lui est si calme et si raisonnable. Elias n'est au courant de rien... »

Nous lui proposons de revenir pour parler avec nous à ce sujet avec sa femme. À la fin de la discussion le père accepte notre proposition, convaincu surtout par le fait que nous sommes des psychologues professionnels. Il faut dire que tous ses voisins, bien pensants, lui avaient conseiller de faire enfermer Elias. Une autre manière largement plus répressive mais moins psychologue d'envisager l'avenir d'Elias, à notre sens. Heureusement, le père décide donc de rentrer à la maison avec Elias, suivant nos conseils et Elias se montre tellement soulagé qu'il embrasse soudain son père, qui ne peut cacher son émotion.

L'assistante sociale fait une visite à domicile et en rentre très surprise. Elle n'a jamais encore fait une visite dans une maison pareille, bien rangée, avec de l'eau courante et de l'électricité, dans un quartier assez tranquille, avec un père qui a un travail avec un salaire fixe. Des conditions familiales exceptionnellement bonnes par rapport aux familles des autres jeunes de la rue.

Quelques jours après les deux parents viennent au centre pour parler d'Elias. Nous nous mettons à deux psychologues pour les recevoir. Les parents sont très religieux, font partie d'une église protestante évangélique. Elias depuis quelques années refuse d'aller dans cette église. Les parents adoptifs sont persuadés que les problèmes d'Elias viennent de plusieurs de ses ascendants de sa famille biologique, des alcooliques et même des drogués...

Nous voulons essayer de les sensibiliser au fait qu'Elias se sent dans une situation très déstabilisante. S'il ne connaît pas explicitement la vérité sur ses origines, il a clairement de fortes présomptions qu'on ne lui a pas tout dit sur sa naissance. Dur à vivre pour lui. Nous insistons en expliquant qu'il est certainement temps de lui dire la vérité pour stopper ses angoisses. Cela sera certainement dur sur le coup, mais avec le temps il pourra reprendre confiance en lui en connaissance de cause. S'il découvre la vérité tout seul, on ne donne pas cher des futurs relations à l'intérieur de la famille. L'argument n'est pas suffisant.

La route est longue

Les parents reviennent encore une fois en consultation. Ils nous disent que le pasteur de l'église, leur dit la même chose que nous, faire des efforts pour qu'Elias puisse rester à la maison, recommencer l'école ou trouver du travail. Les parents semblent enfin convaincus que garder l'enfant chez eux est une meilleure solution que de l'enfermer dans une institution. Mais ils ont encore des doutes sur le fait de dire à Elias la vérité. Difficile de faire face.

Elias reste chez ses parents trois semaines, puis il s'enfuit à nouveau. Quelques jours plus tard il vient à notre centre, nous appelons les parents, qui viennent le chercher. Cela se passe deux fois encore.

Elias vit aujourd'hui chez ses parents, il a abandonné les drogues. Il fréquente un centre ouvert de l'Etat, pour des problèmes de toxicodépendance (IHADFA) où il participe à des sessions de groupe et avec ses parents à une thérapie familiale. Il a commencé un apprentissage dans un atelier de mécanicien.

P.S. Pour la protection des jeunes cités dans l'histoire, tous les noms ont été changés.

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