01.12.2005 - Honduras

"Je ne peux plus vivre comme cela..."

A Tegucigalpa, au centre thérapeutique de jour de MSF, le psychologue reçoit et écoute des jeunes dont les histoires sont si lourdes qu'elles laissent un goût amer au personnel médical. Comment aider à sortir de tels cercles infernaux de destruction et d'auto-destruction ceux qui glissent ainsi vers la marge de la vie ? Il n'y a certaiment jamais de réponse simple surtout lorsque la drogue enfonce encore plus ceux qui en deviennent les victimes.
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"Me devuelves una sonrisa" was a joint project of MSF and the Honduran association "Libre Expresión" that teaches photography as a creative means of expression to child...
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Auteur

Alessandro Huber est psychiatre au Centre thérapeutique de jour Médecins Sans Frontières pour enfants en situation de rue, Tegucigalpa, Honduras.

Oscar entre dans le cabinet du psychologue. Il baisse les yeux. Son cou est marqué d'une large balafre rougeâtre..
Il se livre presque sans s'interrompre, manifestement à bout :

"Je n'en peux plus de vivre comme ça, cela n'a pas de sens, je ne sais plus quoi faire, je ne peux pas continuer ainsi. Hier soir j'ai essayé de me supprimer. J'ai passé une corde autour d'un chevron au plafond de la chambre d'un ami, j'ai fait un noeud et j'ai essayé de me pendre. J'avais déjà presque perdu connaissance quand mon ami est rentré. Il a crié « qu'est ce que tu fais là ? » et il m'a décroché.
Je venais d'avoir une discussion avec Wendy, ma copine, hier soir pendant laquelle nous nous sommes beaucoup disputés. Elle m'a annoncé qu'elle me quittait, qu'elle ne voulait plus de moi, que notre histoire était terminée. Mais sans elle je suis complètement seul, je n'ai personne au monde depuis la mort de ma grand-mère. Je m'entendais bien avec ma grand-mère. Je pouvais aller chez elle n'importe quand. Même si elle était âgée, elle s'occupait bien de moi et elle arrivait même toujours à me trouver quelque chose à manger. Mais maintenant, à 23 ans, je n'ai plus que Wendy. Elle est plus jeune que moi de trois années et cela en fait quatre que l'on vit ensemble dans la rue.

5 coups de poignard

Avant j'avais un travail, j'étais contrôleur et aide chauffeur dans un bus. C'est un travail dur. Il faut tout le temps descendre du bus et crier la direction, faire des signes au conducteur quand il fait des manoeuvres, quand il doit reculer ou pour tourner dans un virage étroit. Il faut aussi bien contrôler que tous les passagers payent. C'était dur, mais au moins je gagnais ma vie. Pas beaucoup d'argent, cela dépendait du nombre de passagers, mais ça allait. Jusqu'au jour, où ils ont pris d'assaut le bus. Il faisait déjà sombre, c'était le soir à la fin de notre journée de travail. Ils étaient cinq, à peu près de mon âge. Nous étions presque arrivés au terminus. Il n'y avait plus que deux passagers dans le bus, un couple assez âgé. Mais ils n'ont pas bougé. Le conducteur n'a rien fait non plus. Mais moi, je me suis défendu. Je ne voulais pas leur laisser tout ce qu'on avait encaissé pendant la journée comme ça, sans rien faire. Je n'ai pas eu le temps de penser, j'ai commencé à les frapper. Mais eux, ils avaient des couteaux et un pistolet. J'ai reçu 5 coups de poignard et plusieurs balles. Au coude droit ici et au ventre à quatre endroits différents. Tu vois ici cette blessure et celle-là et celle-là encore. Mon ventre est couvert de cicatrices.

Ils m'ont transporté à l'hôpital où j'ai été 15 jours dans le coma. J'y suis resté très longtemps et enfin quand j'ai pu sortir, impossible de retrouver du travail. Le chauffeur du bus avait pris un remplaçant, un garçon plus jeune que moi. En plus il me disait que maintenant j'étais trop faible pour reprendre ce boulot. Je n'avais alors plus d'argent et personne pour m'aider (1). Ma grand-mère était bien trop pauvre et c'était trop petit chez elle pour que je puisse y vivre aussi. Impossible de payer une location. C'est comme cela que je me suis retrouvé dans la rue.

Je suis revenu à la rue.

Alors, j'ai commencé à inhaler de la colle, du Resistol. Les autres jeunes de la rue m'avaient fait essayer. Avec cela, le soir, j'oubliais tous mes problèmes. Mais le lendemain je recommençais à penser. J'ai pris aussi de la marihuana, de la cocaïne et du crack. Et pendant quelques mois même de l'héroïne. Puis j'ai accompagné un copain aux Etats-Unis. Une fois arrivé là bas, j'ai commencé avec l'héroïne, je suis allé jusqu'à me l'injecter, c'est très fort cette drogue.... Je me suis fait prendre par la police et comme j'étais clandestin, ils m'ont d'abord mis en prison puis renvoyé ici à Tegucigalpa. Je suis revenu à la rue.

Je ne vois pas d'issues. Je pense souvent au suicide et surtout j'imagine comment m'y prendre, prendre du poison, me jeter sous un bus. Je me sens toujours triste. Comme maintenant, tu vois... je suis très triste, je pleure.

Je ne veux pas...

Si seulement ma maman vivait encore, tout serait différent. Mon père, je ne m'en souviens pas, il est mort quand j'avais à peine un an. Il a reçu un coup de fusil pendant une bagarre. Une histoire de femmes, je crois. Ensuite ma maman s'est mise avec un autre homme mais celui-là avait le SIDA. Alors elle a été infectée et elle est tombée malade. Je n'avais que 8 ans quand elle est morte et ensuite l'un de mes demi-frères aussi est mort du SIDA. Il était si petit, seulement 4 ans..

C'est pour ça que ma copine Wendy est si importante pour moi. Elle remplace ma famille. En plus, elle est enceinte maintenant. En tout cas c'est ce qu'elle dit. Une autre fille de la rue m'a dit que ce n'est pas vrai, que si Wendy dit qu'elle est enceinte, c'est pour que je ne la frappe pas. Je ne sais pas... c'est vrai que je la frappe souvent. Mais sans elle je me sens seul au monde même si j'ai aussi une fille de 5 ans, Kimberley. Elle, elle vit avec sa mère qui était ma copine avant Wendy. Je la vois de temps en temps et je ne voudrais vraiment pas qu'il lui arrive les mêmes choses qu'à moi dans sa vie. Je l'aime bien et je ne veux pas qu'elle grandisse sans son papa..."

P.S. Pour la protection des jeunes cités dans l'histoire, tous les noms ont été changés.

Note tragique :
Il nous faut signaler la mort de deux jeunes qui fréquentaient notre centre thérapeutique de jour. Un garçon, Kelvin, de 14 ans, a été poignardé par un homme au quel il avait demandé un lempira (5 centimes d'euro.) Une jeune femme, Diana, de 21 ans, est décédée deux jours après son admission à l'hôpital d'une forme grave de tuberculose pulmonaire.

(1)L'état au Honduras n'apporte aucun soutien ni aucune compensation d'aucune sorte aux victimes des actes de violence.

 

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