05.07.2016 - Ukraine

Ukraine: «Nous sommes perdus ici et nous avons très peur»

Cela fait désormais plus de deux ans que le conflit a débuté en Ukraine orientale, mais des milliers de victimes sont laissées pour compte dans des zones proches de la ligne de contact, désormais figée.
Ukraine, 11.06.2016
Après deux ans de conflit, le traumatisme psychologique est énorme, les familles et les communautés sont déchirées.
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On déplore plus de 9 300 tués et quelque 21 500 blessés depuis mai 2014 (selon la Mission des Nations Unies de surveillance des droits de l’homme en Ukraine (HRMMU en anglais). Même si l'attention internationale est quelque peu retombée, les violations du cessez-le-feu signé l'année dernière sont encore nombreuses et font régulièrement des victimes.

La population paie un lourd tribut dans ce conflit qui s'éternise, surtout les personnes qui n'ont pas pu fuir au plus fort des combats. Près de la ligne de contact, les tirs d'obus sont redevenus une réalité quotidienne. Beaucoup de personnes âgées sont bloquées sans assistance, souffrent de graves troubles mentaux et n'ont qu'un accès très limité aux soins de santé, essentiels notamment pour les maladies chroniques.

Médecins Sans Frontières (MSF) est actuellement une des seules organisations internationales qui fournit une assistance médicale et psychologique directe dans les zones proches du conflit. Les équipes de MSF, basées à Bakhmout et Marioupol, ont mis en place des cliniques mobiles et fournissent des médicaments et du matériel médical. Elles vont à la rencontre des plus démunis dans une quarantaine de localités. MSF a installé des cliniques dans des écoles désertées, des bâtiments publics ou des établissements de soins abandonnés. Certaines personnes ont même ouvert les portes de leur maison pour permettre aux médecins de MSF de prodiguer des soins.

Alors que certains établissements de soins reprennent du service, dans beaucoup d'endroits proches de la ligne de contact, le personnel médical n'est pas encore revenu au village. Dans certaines zones, de nombreux hôpitaux et cliniques n'ont plus de médicaments. Dans d'autres, les infrastructures ont été partiellement ou totalement détruites.

Des traitements contre les maladies chroniques

Le manque de traitements contre les maladies chroniques comme le diabète ou les affections cardiovasculaires est l'un des problèmes médicaux les plus urgents pour les personnes âgées. Dans les zones situées sur la ligne de contact, MSF essaie de pallier le manque de soins de santé. Dans les villes qui abritent bon nombre de réfugiés, comme Marioupol, le taux de chômage élevé et l'inflation galopante ont un impact sur les personnes qui souffrent de ces maladies. Celles-ci n’ont pas les moyens de se procurer le traitement qui leur est indispensable. Sans soins, elles risquent des complications médicales.

En raison du nombre élevé de patients du troisième âge, plus de la moitié des patients de MSF présentent des maladies cardiovasculaires. Le diabète est également commun et environ un patient sur dix a besoin d'un traitement.

Soigner les maladies chroniques est un véritable défi, surtout dans les zones difficiles d'accès en raison de l'insécurité. «Il est essentiel que les patients souffrant de maladies chroniques puissent avoir accès à un traitement continu», précise Dr Gabriela Das, coordinatrice médicale MSF. «Pour éviter les complications médicales, si nous ne pouvons pas aller fréquemment à la rencontre de certains patients à risque, nous nous assurons qu'ils disposent d'une quantité suffisante de médicaments pour tenir jusqu'à la prochaine consultation.»

On estime le nombre de personnes déplacées en raison du conflit à 1,75 million, dont plus d'un million sont des retraités. La pension de retraite moyenne s'élève à seulement 42 euros par mois. Étant donné que le coût mensuel d'un traitement pour une maladie chronique coûte 14 euros, environ un tiers de la pension, beaucoup n'ont pas les moyens de se soigner.

Raisa, 80 ans, est retraitée et vit à Taramchuk, un petit village proche de la ligne de contact. En août 2014, sa maison a été détruite par des obus et elle vit désormais dans la maison d'un voisin qui a fui le village lorsque le conflit s'est intensifié. «Nous sommes perdus ici et nous avons très peur», confie Raisa. «Nous entendons les bombes sans arrêt. La vie ici est terrible, et parfois, j'ai des pensées suicidaires. Je suis désespérée de me retrouver dans cette situation à mon âge.»

Des blessures psychologiques persistantes

Après deux ans de conflit, le traumatisme psychologique est énorme, les familles et les communautés sont déchirées. Les personnes âgées sont particulièrement vulnérables. Beaucoup d'entre elles ont vu partir leurs enfants et petits-enfants, partis chercher la sécurité dans les grandes villes. Elles restent souvent seules sans aucun soutien émotionnel. En étant directement exposées au conflit, ces personnes souffrent très souvent d'anxiété et de dépression.

MSF a commencé à fournir un soutien en santé mentale dans le cadre de ses activités médicales en juillet 2014. Depuis lors, les équipes ont dispensées environ 18 000 consultations individuelles et de groupe. Un grand nombre de ces consultations sont destinées aux personnes âgées.

«Parmi les personnes âgées que nous voyons, certaines sont très effrayées et ont l'impression de devenir folles», témoigne Viktoria Brus, psychologue pour MSF à Kourakhove. «Elles commencent à oublier des choses et elles s'enferment dans le mutisme. Nous les aidons à faire face grâce à des mécanismes simples, nous soulignons leur rôle important au sein de la famille et nous leur conseillons de parler aux autres personnes du village pour se sentir mieux.»

L'anxiété affecte plus de la moitié des patients de MSF en santé mentale. «L'exposition directe au conflit est l'une des principales raisons de cette anxiété omniprésente,» précise Dr Das. «Le sentiment de désespoir et d'incertitude concernant l'avenir y contribue fortement. Ce stress peut aussi exacerber certains problèmes physiques ou certaines pathologies médicales. Ces patients souffrent souvent d'hypertension. Malgré leur traitement, elles peuvent aussi souffrir de troubles de la respiration, de palpitations et d'insomnies liés au stress émotionnel. Il est donc crucial de proposer des services médicaux en plus des soins psychologiques afin de réduire le risque pour la santé physique et mentale des patients.»

Pas d'accès aux zones non contrôlées par le gouvernement

Jusqu'en octobre 2015, MSF travaillait des deux côtés de la ligne de front, fournissant une assistance à la fois dans les territoires contrôlés et non contrôlés par le gouvernement. Toutefois, depuis octobre 2015, l'autorisation de travailler dans les Républiques populaires autoproclamées de Lougansk et Donetsk (RPL et RPD) a été retirée. Aujourd'hui, les équipes de MSF ne peuvent plus travailler que dans les zones contrôlées par le gouvernement ukrainien. «Quand nos équipes ont dû quitter la RPL et la RPD, nous avons laissé des milliers de patients dans le besoin», regrette Mark Walsh, Chef de mission pour MSF en Ukraine. «Nous sommes particulièrement inquiets pour les personnes souffrant de maladies comme le diabète, l'insuffisance rénale chronique, les troubles cardiaques et la tuberculose. Pour répondre aux besoins des deux côtés de ce conflit, nous sommes prêts à reprendre nos activités au sein de la RPD et de la RPL dès que possible.»

En 2015, MSF a fait don de médicaments et d'équipement médical à plus de 350 établissements de soins des deux côtés de la ligne de front. Ces dons ont permis de soigner plus de 9 900 patients souffrant de blessures liées au conflit et plus de 61 000 patients atteints de maladies chroniques. Ils ont aussi permis d'assister 5 100 femmes dans leur accouchement. Les équipes ont également réalisé 159 900 consultations en soins de santé et 12 000 consultations en santé mentale en coopération avec le ministère de la Santé. Les équipes de MSF distribuent également de l’eau aux personnes qui attendent de passer la ligne de front aux postes de Novotroitske, Zaitseve et Mayorsk.

Fin des activités dans la région de Bakhmout à la fin juillet 2016

Après avoir fourni une assistance médicale et humanitaire indispensable pendant deux ans aux personnes touchées par le conflit dans la ville de Bakhmout et ses environs, MSF mettra un terme à ses activités à la fin juillet 2016. Diverses activités de MSF dans la région seront transférées à d'autres ONG, et des donations de médicaments seront effectuées pour permettre à l'assistance de se poursuivre dans les prochains mois. Les équipes de MSF continuent les activités de ses cliniques mobiles à Mariupol et ses environs.

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