30.08.2017 - Italie

«Réfugiés et migrants: quand les Etats européens font le choix de la maltraitance»

Editorial de Bruno Jochum, directeur général de MSF. Il y a deux semaines, MSF décidait de suspendre temporairement l’activité de secours en mer Méditerranée de son navire Prudence, à la suite de menaces directes des garde-côtes libyens déclarant les ONGs non grata dans leur zone maritime de recherche et sauvetage. Une présence humanitaire réduite subsiste dans les eaux internationales, mais combien de temps pourra-t-elle encore se maintenir?
Mer Méditerranée, 01.04.2017
En l’absence de soutien politique fort et d’exemplarité, le risque est désormais d’assister à un démantèlement continu du droit international sur les réfugiés
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Crise migratoire: 3 questions à Bruno Jochum
Crise migratoire: 3 questions à Bruno Jochum
18.08.2017
02:33

Au-delà des évènements les plus récents, nous assistons à l’aboutissement d’une stratégie politique assumée des Etats européens, à savoir externaliser les frontières dans des pays tiers pour briser le flux de réfugiés et migrants. Dans une logique similaire à celle de la convention signée en mars 2016 avec la Turquie, un accord a été conclu par les Etats européens avec les autorités libyennes pour qu’elles bloquent les départs et ramènent les personnes secourues ou interceptées à bord des bateaux vers les centres de détention. D’autre part, des  partenariats offrant des aides substantielles en contrepartie d’un contrôle accru des frontières sont en cours de négociation avec les pays du Sahel et de la Corne de l’Afrique, ainsi que cela a été affiché lors du dernier sommet à Paris réunissant Etats européens et africains. «A partir du moment où les noyades s’arrêtent, quel est le problème?» entend-on régulièrement.

Tous les jours, les équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) offrent des soins médicaux aux hommes, femmes et enfants retenus dans les centres de détention en Lybie.

Elles témoignent régulièrement des réalités sur place dans ce pays fragmenté, dont certaines régions sont ouvertement en conflit. En l’absence d’une administration d’Etat effective, ces centres sont, selon les cas, gérés par des officiels, des milices armées ou encore par des gangs criminels. Il n’y a aucune prise en considération des droits élémentaires des personnes qui y sont détenues. Dans ces locaux surpeuplés, les conditions sanitaires sont déplorables; nos médecins observent fréquemment des pathologies liées au manque d’hygiène absolu, des blessures physiques et des cas de malnutrition chez les adultes. Tragiquement, ces hommes et ces femmes sont régulièrement victimes de violences, d’abus sexuels, et de torture, et sont directement exposés à des pratiques d’extorsion voire de revente comme esclave. A l’extérieur des centres, dans les maisons de passeurs, la situation est encore pire. D’autres se cachent comme ils peuvent, terrorisés à l’idée d’être arrêtés ou de tomber entre de mauvaises mains. En plein chaos, l’Etat libyen ne remplit aucune des conditions qui permettraient à l’Union Européenne de déléguer la responsabilité du traitement des demandes d’asile qui lui sont adressées. Le pays n’ayant pas ratifié la Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés, ces demandes ne sont de fait pas instruites ni examinées. Quant aux agences des Nations Unies censées mettre en œuvre les actions nécessaires de protection, elles ne déploient pas leur personnel international sur le terrain en raison des risques existants.

Bref, les réfugiés et migrants subissent en Libye une situation de maltraitance généralisée et systématique, et bien que le Centre de coordination de sauvetage maritime (MRCC), un organisme d’Etat, considère toujours le débarquement en Libye comme impossible pour raisons de sécurité, l’Europe fait aujourd’hui le choix de les y renvoyer. En organisant le report des flux migratoires sur ce pays, une seule chose est sûre: une urgence humanitaire encore plus aigüe va se développer sur place, face à laquelle les Etats parties de l’accord ne pourront se défausser. De l’aveu même du ministre français de l’Intérieur, M. Collomb, l’environnement actuel ne permet pas la mise en place des fameux «hotspots», lieux de regroupement, de triage et de traitement des demandes d’asile censés représenter la solution miracle.

En tant qu’organisation médicale et humanitaire, MSF ne prend pas de position sur la responsabilité légitime des Etats à contrôler leurs frontières et à déterminer les politiques migratoires. En revanche, lorsque des personnes fuient ou font face à un danger immédiat, lorsque leur intégrité physique et mentale est menacée ou atteinte, nous défendons fermement, au nom de notre humanité commune et de notre éthique médicale, le droit des personnes à être traitées dignement, à recevoir des soins et à être éloignées du danger pour trouver un refuge y compris en traversant les frontières lorsqu’il n’y a pas d’autre solution. Sur la terre, comme sur la mer. Nous condamnons aussi fermement le choix cynique de sacrifier des vies en privant de secours ces individus déjà vulnérables, ainsi que la pratique courante consistant à dégrader intentionnellement les conditions de réception et d’accueil afin de dissuader les nouveaux départs.

Nos personnels soignants sont confrontés partout dans le monde aux effets dramatiques de politiques institutionnelles se traduisant par la maltraitance des déplacés. Nous ne cessons de demander la mise en place de voies légales, sûres, efficaces et équitables entre Etats pour répondre à cette détresse, et des solutions respectueuses de la dignité humaine lorsque l’entrée est refusée par un Etat et qu’un retour forcé au pays d’origine est organisé. Nous appelons en particulier les autorités à respecter l’intégralité de leurs engagements vis-à-vis des personnes victimes de violences, de guerre et de persécutions  et, en vertu du principe d’interdiction du refoulement, à ne pas les renvoyer dans leur pays d’origine lorsqu’il n’y a pas de garantie de sécurité. C’est le cas au Kenya pour les réfugiés somaliens, en Tanzanie pour les Burundais, en Jordanie pour les Syriens, au Cameroun pour les Nigérians, mais aussi pour les migrants d’Amérique centrale allant vers les Etats-Unis ou les réfugiés birmans cherchant à atteindre l’Australie… Il n’y a aucun lieu de faire exception pour l’Europe.

Les récentes accusations de collusion des humanitaires avec les trafiquants en Méditerranée sont aussi absurdes qu’ineptes. Non seulement MSF observe strictement les lois nationales et collabore étroitement avec les autorités italiennes qui coordonnent les opérations de secours en mer. Mais l’explosion du nombre de passages en Méditerranée date de 2014 (170 000 arrivées), une période où seuls les secours publics, les marines militaires et les navires commerciaux étaient actifs en mer. Le flux ne s’est aucunement interrompu après l’arrêt, sous pression européenne, de l’opération italienne «Mare Nostrum» en 2014, et malgré des variations annuelles, il est resté relativement stable jusqu’en 2017. Surtout, notre organisation a constamment témoigné et dénoncé un système mis en place par les Etats qui de facto abandonne, entre les mains des passeurs, les personnes les plus vulnérables. C’est bien l’absence d’alternative adéquate qui donne aux réseaux criminels un monopole sur l’organisation des mouvements de populations, et qui est la cause réelle, malgré les opérations de sauvetage, du spectacle insupportable des noyades en mer.  Pourquoi les Erythréens, dont les demandes d’asile sont acceptées à 90% en Europe, ne peuvent-ils pas les déposer dans une ambassade européenne d’un pays voisin plutôt que de subir une telle souffrance en chemin? Pourquoi forcer les Syriens et les Irakiens à se déplacer de pays en pays afin de pouvoir déposer une demande d’asile alors qu’ils fuient des pays en guerre? Ce parcours d’obstacles est indigne et alimente un modèle lucratif d’exploitation de la misère et du désespoir. Et la stigmatisation des ONGs, voire leur criminalisation, ne sauraient cacher l’évidence: vue des Etats, la mobilisation en mer de la société civile représente une entrave à la stratégie européenne qu’il faut supprimer pour pouvoir la mettre pleinement en œuvre.

Les Etats européens ont pourtant une responsabilité historique vis-à-vis des nombreux déplacements de populations que l’on constate actuellement. Premièrement, leur implication politique et militaire dans de nombreuses zones de conflits confère – comme à chacune des parties d’ailleurs - une responsabilité morale et des devoirs vis-à-vis des populations civiles qui y sont prises au piège ou cherchent à en fuir le danger. Les conséquences en chaîne des interventions occidentales en Irak en 2003 et en Libye en 2010, et l’effondrement politique de plusieurs pays qui a suivi, se sont répercutées sur l’ensemble du Moyen-Orient et du Sahel. Exprimant leur solidarité, les pays de ces régions supportent un poids démographique, social et financier hors de proportion par rapport à la charge assumée par l’Europe jusqu’à ce jour. Deuxièmement, pendant des décennies, ce sont les Etats européens, aux côtés de quelques autres, qui ont été les hérauts de la Convention de Genève sur les réfugiés afin d’améliorer le sort des victimes de conflits dans le monde. Ce droit est né en Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, alors que son voisinage est affecté par la guerre, l’Europe répond par une politique d’externalisation des frontières et de relégation des demandes d’asile à des pays tiers, perdant de fait toute crédibilité pour influencer positivement d’autres pays qui refoulent ou maltraitent des personnes forcées de fuir et vulnérables. En l’absence de soutien politique fort et d’exemplarité, le risque est désormais d’assister à un démantèlement continu du droit international sur les réfugiés et à la fermeture systématique des frontières autour des zones d’instabilité. Une légitimation de politiques infligeant diverses formes de violence institutionnelle à l’encontre des réfugiés et migrants est également à craindre, allant de l’exploitation ou l’interdiction de travailler, la discrimination, la privation de liberté jusqu’aux mauvais traitements physiques et à la mort. Favorisant l’économie criminelle et faisant souvent preuve de brutalité et d’injustice vis-à-vis des victimes, de tels choix contribuent à accroître encore davantage le niveau de désordre public, à l’inverse  de l’ordre public et la légalité dont ils se prévalent.

Du fait des tensions dans le monde, de la démographie et du changement climatique, les mouvements de populations vont pourtant continuer d’augmenter. Face à cet enjeu collectif global, ce qui se joue est donc beaucoup plus critique. Avec des politiques de la peur et la construction de murs d’endiguement qui repoussent le problème vers le voisin, une population mondiale toujours plus grande d’exclus clandestins, de «sous-citoyens» dénués de droits, en état de vulnérabilité extrême, est exposée à la maltraitance et dépend de réseaux qui abusent de leur situation.

Aucune solution n’est simple, mais en tant que témoins quotidiens de leur condition, MSF appelle les Etats à se hisser à la hauteur des enjeux humains, des besoins de protection et d’assistance de cette population en mouvement forcé, rejetée de toute part et maltraitée par les institutions au nom de la stabilité et de la sécurité. Arrêter les flux en Méditerranée sans se soucier du devenir de ceux qui resteront bloqués en Libye ne représenterait qu’un marchandage immoral et complice, laissant aux humanitaires le soin d’en adresser les conséquences les plus cruelles dans un environnement où les limites à leur action sont considérables.

Bruno Jochum, directeur général de MSF Suisse

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